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LES MORMONS Théologie, croyances, pratiques, et actualité de l'Eglise de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours PAR THÈMES |
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Index / Les Mormons par Thèmes / L'abandon du discours apocalyptique
Une étude rapide suffit à faire apparaître très nettement que le mormonisme puise sa raison d’être dans ses prophéties pré-millénaristes[1]. La mission qui en découle, préparer l’avènement du Millenium, encourage les fidèles à tout faire pour hâter le retour du Sauveur, qui tarde à venir. A défaut d’y parvenir, les pré-millénaristes guettent inlassablement les signes avant-coureurs du retour messianique. Et pour les plus impatients, doublement motivés par l’assurance d’une venue prochaine, la tentation de dater la fin du monde devient irrésistible. Le mormonisme n’échappe pas à cette tradition, mais les erreurs du passé et le désir de se faire accepter de tous poussent désormais l’Eglise à la modération.
Tirer les leçons des erreurs passéesUne douzaine d’années après la création de son mouvement, Joseph Smith, probablement inspiré par la construction en cours du temple de Nauvoo destiné à recevoir le Royaume du Christ, se risqua à une première prédiction datée. Pendant la Conférence Générale d’avril 1843, il annonça à l’ensemble de sa congrégation avoir été l’objet d’une révélation lui garantissant que, s’il pouvait vivre jusqu’à quatre-vingt-cinq ans, il verrait le visage du Messie. Il déclara alors : « Au nom de Dieu le Seigneur, que cela soit écrit, le Fils de l’Homme ne traversera pas les nuages avant que j’atteigne mes quatre-vingt-cinq ans ». Signe d’une certaine hésitation, cette prophétie ne fut canonisée qu’après la mort du prophète et sa transcription dans « Doctrine et Alliances », section 130, dut attendre l’édition de 1876 et fait preuve, selon les historiens, d’une certaine sobriété précautionneuse.[2] Néanmoins, cette déclaration renforça la conviction des Mormons d’alors que leur génération serait celle de l’avènement du Millenium. Le calcul fut vite fait : Joseph Smith étant né en 1805, l’année 1891 serait celle de l’apparition. Mais le prophète mourut assassiné à l’âge de trente-neuf ans et n’eut jamais l’occasion de voir si sa prophétie se réaliserait. Néanmoins, 1891 demeura l’objectif dans l’inconscient collectif mormon. Dès les années 1840, le mormonisme entra dans une longue période de crises. Joseph Smith assassiné, les mormons entamèrent, sous la tutelle de Brigham Young, un exode qui devait les mener en Utah et où, en moins d’un demi siècle, ils connaîtraient, tour à tour, persécutions, guerre d’Utah, guerre de Sécession et, finalement, le démantèlement de leur théocratie pour faciliter l’intégration de leur territoire dans l’union fédérale. Mais dans l’adversité, les fidèles serrèrent les rangs et les crises successives ne firent qu’intensifier leur désir et leur foi en un prochain « Grand Dénouement ». Chacun garda à l’esprit la prophétie de Joseph, tandis que la seconde moitié du XIXème siècle fut, pour l’Eglise alors successivement menée par le plus grand nombre de prophètes apocalypticistes[3] qu’elle ait connu, une période de constantes promesses millénaristes pour les fidèles.[4] Ironiquement, 1890 marqua la mort de la théocratie mormone. Et lorsque les dirigeants les plus sages comprirent que le retour du paradis sur terre ne serait pas pour demain, ils s’engagèrent dans ce que les historiens du mormonisme qualifient aujourd’hui de politique d’ « ajustement créatif ». Les préoccupations créées par l’inévitable assimilation à la République américaine prirent, pendant un temps, le pas sur les volontés séparatistes d’antan. Afin d’adoucir cette douloureuse transition, on remplaça les apôtres restés trop proches de l’esprit millénariste que Joseph avait insufflé à ceux de sa génération par des hommes plus tempérés.[5] L’objectif devint alors, et ce malgré les réticences d’irréductibles, d’habituer les fidèles à l’idée que le Millenium n’était peut-être pas aussi proche qu’ils avaient pu le croire. Très tôt, donc, les dirigeants mormons connurent l’amer goût que laissent les prophéties non-réalisées, a fortiori lorsque celles-ci sont datées. Pour le simple observateur une telle prise de risque demeure souvent un mystère tant l’enjeu religieux qui en découle est important. D’autant plus que les Mormons n’en étaient pas à leur coup d’essai. Le pragmatique Brigham Young, en particulier, fit à ses dépens les frais de prédictions apocalyptiques proférées par un rival et qui tournèrent au drame. En 1860, Joseph Morris, un converti venu d’Angleterre, profita de l’atmosphère eschatologique ambiante causée par le début de la guerre de Sécession pour devenir prophète à la place du prophète. Convaincu que Dieu lui avait ordonné d’exclure les anges déchus de l’Eglise, Morris offrit aux mormons de remplacer Brigham Young. Selon les prévisions de Morris, la fin du monde était pour 1861, et cela ne laissait que très peu de temps aux préparatifs de l’avènement. Le millier de sympathisants et convertis « Morrissistes » abandonnèrent travail et églises, et se retranchèrent dans un fort pour se protéger et prier : le Dieu de Morris avait promis de n’épargner aucun infidèle. Lorsqu’au jour de l’an 1862, devant l’évidence, certains décidèrent d’abandonner leur faux prophète, Morris eut une nouvelle révélation lui ordonnant de ne laisser aucune personne sortir du camp retranché. La tension monta et une poignée d’hommes s’évada pour avertir les autorités. L’armée se déplaça et les échanges de coups de feu entre les deux camps durèrent trois jours. Morris et les siens finirent par brandir le drapeau blanc mais l’intervention de l’armée au sein du fort se conclut par un bain de sang dont les historiens se demandent encore s’il fut la conséquence d’un massacre ou d’un sacrifice suicidaire.[6] L’histoire mormone recèle d’aventures dissidentes. La succession de présidences, les dissidences, l’étiolement dû aux exodes, la chaleur du désert ont suscité des vocations. Les mormons n’en font pas étalage mais progressivement les dirigeants ont tiré les leçons des expériences passées. Ils savent que, à l’instar des « Milléristes » [7], les prédictions non réalisées ont eu raison de nombre de mouvements religieux. La perte de crédibilité qui s’en suit pourrait être fatale. Il convient donc de se méfier des faux prophètes. Se méfier des faux prophètesA la moindre occasion, surtout pendant les Conférences Générales et face à la jeunesse mormone, les apôtres n’ont de cesse de répéter à leurs fidèles qu’ils doivent suivre le prophète, le vrai, et surtout qu’ils doivent se méfier des faux prophètes. « Nous ne vous égarerons pas. Cela est impossible », promet Russel Ballard, membre du Conseil des Douze, pendant une assemblée religieuse et devant un parterre de milliers d’étudiants de l’université mormone Brigham Young. En prêchant l’obédience à la présidence de l’Eglise, Ballard prévient : « Il y a des nombreux faux prophètes à l’intérieur comme à l’extérieur de notre Eglise », et de souligner que les faux prophètes se placent au dessus de la sagesse divine et prétendent recevoir des révélations concernant l’Eglise que la première Présidence et les Apôtres n’ont, eux-même, pas reçues. « Si nous ne savons pas, alors personne ne sait », insiste Ballard au sujet des révélations qui ont trait à l’Eglise et surtout à l’avènement du Christ.[8] La réussite du mormonisme, les centaines de milliers de membres que l’Eglise gagne chaque année depuis près d’un demi-siècle, la force de travail et surtout l’argent que celle-ci génère pourraient susciter de sombres envies. L’institution qu’est devenu le mormonisme pourrait, certes, difficilement être mise en danger par l’imagination trop fertile de quelques illuminés, mais les divergences et surtout l’éparpillement pourrait lui faire beaucoup de tort. Ainsi l’Eglise met en garde et n’hésite pas à exclure les éléments trop perturbateurs. Depuis la « mondialisation » du mouvement, mais surtout à l’approche du nouveau millénaire, les dirigeants semblent avoir été particulièrement vigilants. Même s’ils ne l’avouent que rarement, la confusion possible entre Millenium et millénaire, qui se dit également Millennium en anglais, a éveillé l’attention de l’ensemble des mouvements religieux et de leurs autorités, craignant les excès de certains fidèles. Quoi qu’il en soit, la décennie précédant le passage à l’an 2000 fut particulièrement riche en mises en garde et excommunications.
Conseil de discipline et excommunication pour les apocalypticistesDans une interview d’octobre 1992, l’Apôtre Oaks décrit la façon dont le comité d’excommunication, pudiquement appelé Strenghtening the Members Committee, « décortique les journaux et autres publications afin d’identifier les membres accusés de crimes, de prêcher de fausses doctrines, et de critiquer les dirigeants ». Ainsi, Avraham Gileadi, un exégète, sera excommunié la même année pour avoir publié son analyse des prédictions apocalyptiques du Livre d’Isaïe. Ron Garff, mormon de naissance, passa en conseil disciplinaire pour avoir produit des vidéos titrées Today Through Armageddon. Repenti et privé de sa rente financière, il échappa à l’excommunication. En septembre, cinq autres membres furent excommuniés pour apostasie et une fidèle mise à l’épreuve.[9] La mésaventure de ces fidèles de renom au sein de l’Eglise ne passa pas inaperçue, si bien que l’affaire porte désormais le nom de September 6. Plus tard, la même année, le Salt Lake Tribune soulignait que ses sources confirmaient que « des centaines de mormons avaient été excommuniés et menacés de conseil disciplinaire pour des activités liées aux préoccupations suscitées par l’Armageddon ». Pour sa part, l’Eglise avance que « le nombre de membres soumis au conseil disciplinaire est exagéré, mais elle refuse de donner des chiffres précis ». Don Lefevre, porte-parole de l’Eglise, explique au journaliste que « ces affaires sont menées au niveau local, par les prêtres locaux, et sont confidentielles dans la plupart des cas ».[10] Néanmoins, l’Eglise sait se montrer compréhensive envers les repentis. Après avoir accepté de retirer de la vente son ouvrage populaire The Last Days : Types and Shadows from the Bible and the Book of Mormon, Gileadi fut rebaptisé quatre ans plus tard, en 1996. Ayant retrouvé les siens, il expliqua : « J’ai tant grandi. J’ai appris à aimer mes dirigeants de façon inconditionnelle. J’ai l’impression d’être de nouveau chez moi. C’est un sentiment agréable ».[11] Ron Garff, pour sa part, avoua que le choix ne fut pas facile à faire : « Il faut que je prenne une décision. Il s’agit de savoir si je peux rester membre ou si je veux pouvoir continuer me nourrir ». L’auteur des cassettes sur l’Armageddon eut beau rappeler qu’il ne parlait qu’en son nom propre, rien n’y fit. « L’Eglise ne lui a rien fait si ce n’est suspendre sa qualité de membre », indiqua-t-elle. Celle-ci se sent directement mise en cause lorsque ses membres développent leurs points de vue, en particulier lorsqu’il s’agit de traiter de sujets qu’elle préfèrerait éviter. « [Garff] est un homme intelligent. Il cite les prophètes et ses jugements mènent les gens à penser que ses idées sont celles de l’Eglise », rapporta le président de district de Garff. De fait, Garff utilisait les écritures bibliques et mormones, ainsi que les discours de l’Eglise pour suggérer que l’apocalypse se produirait vers le 6 avril 2000.[12] Rivalité, pouvoir et argent sont souvent des thèmes qui sous-tendent les excommunications. Comme nous pourrons le voir par la suite, tous les membres ne sont pas soumis aux mêmes sanctions en fonction de leurs fautes et de leur rang au sein de l’Eglise. Mais à la faveur de cette dernière, force est de constater que dans bien des cas (puisque le secret qui entoure les excommunications rend les statistiques et évaluations difficiles à établir) certains « prédicateurs » peu scrupuleux utilisent, et parfois de façon à peine voilée, le renom et l’auditoire de l’Eglise à des fins bien personnelles. Le cas de Bo Gritz est particulièrement frappant. Lieutenant Colonel chez les Bérets verts et Marine distingué dont les exploits auraient inspirés les scénaristes du film Rambo, James ‘Bo’ Gritz s’est converti au mormonisme en 1984 après que Dieu lui ait commandé de partir en Asie du sud-est sauver des prisonniers de guerre. Au retour de son infructueuse mission, Gritz et sa troisième femme fréquentèrent la petite paroisse mormone dans leur communauté retirée de Sand Valley dans le Névada, et au sein de laquelle il se fit rapidement remarquer. Dans l’année Gritz reçut d’ailleurs la bénédiction patriarcale – une carte spirituelle donnée par la présidence du district aux membres les plus méritants. Selon Gritz, cette bénédiction assurait : « Tu auras un don de discernement. Il te sera donné l’hableté de trouver les mots, et les gens te suivront. Des foules te suivront. Ce n’est pas à toi qu’elles porteront allégeance mais à ce que tu représentes ». « C’était très étrange », assure Gritz qui, fort de cette qualité de discernement, se lança à l’assaut d’une nouvelle colline, Capitol Hill. En 1988, il accepta la vice-présidence du Parti populiste. Mais le leader de America First Coalition regretta son affiliation et, lancé dans la course à la présidence du pays en 1992, il scanda que son parti politique était l’Amérique et qu’il travaillait sous la direction de Dieu-tout-puissant. « J’ai un bon feeling à son sujet », commenta une militante, « ils parlent du retour du Christ et j’ai l’impression que tout cela est lié. Bo est la réponse ». L’argent de campagne, essentiellement constitué de donations privées, abonda mais ses chances de victoire restèrent minces. Au final, le héros de guerre cumula près de 30 000 voix dans l’Etat mormon, chiffre révélateur mais insuffisant pour continuer sa course à la Maison blanche.[13] Conséquence ou coïncidence, Gritz apprit au lendemain de la campagne que la vente de ses cassettes traitant de l’Apocalypse sur fond de conspiration planétaire, d’effondrement gouvernemental imminent et de retour messianique étaient « totalement hors de propos » et que leur divulgation et écoute pouvait déboucher sur des sanctions disciplinaires. Mais les mises en garde n’eurent que peu d’influence sur le messie du Parti populiste. « Je ne crois pas à tout ce que l’Eglise enseigne », déclara Gritz. « Personnellement, je ne crois pas que nous deviendrons un jour des dieux. Je ne crois pas que Dieu fût ce que nous sommes, très sincèrement. Je ne sais pas si Joseph Smith fut jamais un prophète, il y a longtemps, un jour ou toujours. Ça n’a aucune importance pour moi ».[14] A l’aube du troisième millénaire, les temps des faux prophètes n’est certainement pas révolu, et l’Eglise fait peut-être bien de rester attentive aux professions de foi de ses fidèles millénaristes les plus impatients. Si les dirigeants semblent avoir tiré quelque enseignement des faux pas commis par le passé, la tentation de hâter l’avènement du messie, ou de prêcher sa très proche venue, demeure. Car les faits sont là : malgré ses mutations et l’inévitable ouverture d’esprit qu’appelle une croissance internationale et la prospérité, les textes rappellent à tous les fidèles qui les lisent que l’Eglise est née prémillénariste et que tel est donc son socle théologique. Des histoires, comme la mort récente de Brenda Lafferty, tuée par son beau-frère, excommunié pour avoir appartenu à un groupe de fondamentalistes mormons, ponctue la vie de cette Eglise en passe de séduire le monde pour rappeler à ses dirigeants, qu’à un autre extrême, l’heure n’est pas à la jouissance d’une vie matérielle. De cette tragique histoire la presse locale rapporte que Ron Lafferty reçut la révélation de tuer sa belle sœur Brenda car cette dernière interférait avec les préparatifs du groupe en vue du Jugement Dernier.[15] Au même titre que les pionniers mormons, qui voyaient en l’anéantissement de leur théocratie polygame l’incontestable signe de la fin des temps, les fondamentalistes mormons n’ont, comme nous le verrons, pas manqué d’exemples en cette seconde moitié du XXème siècle pour clamer que la régression, portée par un climat politique et social très conflictuel, est la preuve que l’heure du Jugement Dernier a sonné. L’Eglise sait qu’elle abrite quantité de nostalgiques du royaume théocratique du mormonisme des origines. Elle sait aussi que le fatalisme et la renonciation au monde qui découlent de leurs convictions sont incompatibles avec la réussite terrestre qu’elle connaît. Au-delà de la perte de crédibilité qu’elle encoure à laisser les apocalypticistes s’exprimer librement, ne pas les excommunier équivaudrait à endosser leurs prédictions. L’Eglise ne peut pas courir ce risque. Au moment où les Saints des Derniers Jours tentent de s’implanter dans de nouvelles contrées et d’entretenir une croissance exponentielle, cela est inenvisageable. Les velléités prophétiques ne sont plus les bienvenues. L’Apocalypse fait peur au plus grand nombre et le mormonisme, devenu symbole de réussite, se veut rassurant. « Nous sommes une Eglise très amicale. Nous sommes joyeux et allons de l’avant. Les gens aiment ça », assurait le Président Hinckley à Larry King dans son émission télévisée de grande écoute, avant d’ajouter, « Ils voient notre Eglise comme une ancre fixée dans un monde aux valeurs inconstantes ».[16] De l’affaire Gritz les représentants mormons affirmaient que le contenu des cassettes sur l’Armageddon étaient « hors sujet ». Peu importe le battage médiatique que provoque les excommuniés en attirant l’attention de la télévision et de la presse nationale comme ce fut le cas à l’occasion du September 6 . L’Eglise semble fermement décidée à considérer comme inadmissible la diffusion de l’avis de ses membres concernant la fin des temps. « Les hommes et les femmes qui persistent à mettre publiquement en cause les principales doctrines, les pratiques, et les fondements de l’Eglise s’évincent eux-même de l’esprit du Seigneur et perdent leur droit de regard et leur influence au sein de l’Eglise », mit en garde l’Apôtre Faust à la Conférence d’octobre 1993. Avant que l’Apôtre Maxwell ne conclut à leur sujet : « Nous n’avons pas besoin d’eux ».[17] Mais quelles sont précisément ces dérives millénaristes tant redoutées par l’Eglise ? Ne plus effrayerAux vues des exemples précédemment cités, il n’apparaît pas si choquant que l’Eglise veuille exclure de ses rangs les prêcheurs de fausses doctrines, les meurtriers potentiels et autres illuminés en quête de popularité ou d’une rente financière. Néanmoins, il convient de souligner qu’en se livrant à une telle chasse aux apocalypticistes, le mormonisme contemporain tente d’éradiquer une tendance religieuse qui découle directement de la littéralité scripturale qu’il prêche. Comme il a été démontré dans la première partie de cette étude, un pré-millénarisme scrupuleux flirte inévitablement avec l’apocalypticisme. La volonté de concevoir l’eschatologie à travers une chronologie précise et préétablie par les Ecritures appelle à guetter les signes annonciateurs de la fin du monde présentée comme imminente (d’autant plus que cette imminence a aujourd’hui et dans le cas des mormons près de deux cents ans). Reste alors à analyser la façon dont l’Eglise justifie ce rejet, car modifier sa perception de l’apocalypse, et en particulier remettre en cause son approche littérale, reviendrait à tourner le dos à une particularité fondamentale de sa théologie, et par conséquent à remettre en question son essence même. Les historiens qui s’aventurent à donner un avis honnête sur le sujet, se contentent de mentionner le déclin de la rhétorique apocalyptique devenue aujourd’hui manifeste. Dans la très vaste majorité des cas, ce constat ne sert que l’étude du millénarisme des origines, l’aspect contemporain de cette croyance demeurant très souvent ignoré. La position actuelle de l’Eglise semble être devenue la norme et le prémillénarisme apocalyptique des origines presque une singularité. L’histoire du mormonisme étant essentiellement écrite par ses membres, rares sont ceux qui prennent le risque de se lancer dans une étude approfondie de l’évolution des doctrines et croyances eschatologiques. Le sujet est devenu subversif et, à l’instar de l’universitaire Michael D. Quinn, les indisciplinés risquent exclusions et carrières. Les analyses du millénarisme mormon contemporain se résument donc à quelques paragraphes remplissant uniquement la fonction d’élément de comparaison, de référent, acquis et accepté par tous, dans les ouvrages et articles se focalisant sur les enseignements des premiers prophètes. Ne pouvant cependant simplement ignorer le déclin de la rhétorique apocalyptique, Grant Underwood, spécialiste du millénarisme des origines et enseignant à Brigham Young University, ironisait au début des années 1980 en commentant un discours de Joseph Smith axé sur la vengeance divine à la veille du Jugement Dernier : De nos jours, peu de Mormons s’attendraient à lire de telles notes dans le journal de Spencer Kimball [président de l’Eglise de 1973 à 1985]. Ce ton sentencieux et vindicatif n’adhère pas vraiment à l’image que nous nous faisons d’un prophète bienveillant. Cela veut-il dire que Joseph était moins tolérant, moins émotionnellement mature que nos récents dirigeants de l’Eglise ? Etait-il flanqué d’un tempérament de feu, comme Paul qui rétorqua au Grand prêtre [Ananie] qui l’avait frappé, « C’est dieux qui te frappera, toi, muraille blanchie » ? Ou avait-il simplement passé une mauvaise journée ?[18] Comme il est indiscutable que les personnalités et le contexte historique influent sur les comportements, les éléments de réponse apportés dans cette citation par Grant Underwood seraient plausibles s’il s’agissait d’un cas isolé. Or, celui-ci ne l’est pas. Cela ne signifie certes pas que le mormonisme détourne les écritures puisque les deux approches sont possibles et que cette dualité existe depuis toujours dans la théologie millénariste, qu’elle soit mormone ou non. En revanche, ce qui se dégage une fois encore de ce constat c’est que la tendance s’est nettement inversée : le Millenium, et l’Apocalypse dans son ensemble, ne doivent aujourd’hui plus être sources de crainte. La « bienveillance » doit l’emporter sur la peur et le Jugement Dernier est devenu une récompense avant d’être un châtiment. « Vous ne devez pas craindre Sa venue » clamait déjà Gordon B. Hinckley en 1979 alors qu’il était encore Apôtre au Conseil des Douze. C’est un appel au calme que le futur Prophète décida, en effet, de lancer aux fidèles réunis sur le campus BYU pour une cérémonie annuelle. Se défendant en un premier temps d’avoir prédit le retour du Christ pour le 6 avril 1986 comme le rapportait un article de presse à la suite d’une réunion de Saints en Afrique du Sud, Hinckley affirma ensuite, « bien entendu », ne pas savoir quand le retour du Sauveur se produirait. L’auditoire rassuré, le ton se fit plus cérémonieux. « Bien que j’en ignore la date, j’attends le retour du Seigneur avec impatience », annonça-t-il avant d’entamer un hymne à la gloire du Millenium, « Come, O Thou King of Kings ».[19] Certes les Ecritures nous rappellent que « Toutes le nations trembleront » à sa venue, mais : Si je m’aventurais à donner un avis personnel, je dirais qu’aucun événement de toute l’histoire de cette terre n’a été aussi terrifiant que le sera le jour de Son retour ; aucun événement naturel n’aura été plus destructeur, plus chargé de conséquences pour les nations de la terre, plus terrible pour les Vilains et plus merveilleux pour les Justes. Ce sera un moment de peurs immenses et terribles, de cataclysmes, de pleurs et de plaintes, de repentances trop tardives et d’implorations de pardons au Seigneur. Mais pour ceux qui seront jugés acceptables, ce sera un jour de grâce, car le Seigneur viendra avec ses anges et les apôtres qui l’accompagnaient à Jérusalem, ainsi qu’avec les ressuscités. Puis, les tombes des Justes s’ouvriront, et ils en sortiront. Alors commencera le Grand Millenium, une période de mille ans pendant laquelle Satan sera emprisonné et le Seigneur règnera sur Son peuple. Essayez donc d’imaginer les merveilles et les beautés qu’offrira cette ère pendant laquelle l’adversaire n’aura plus aucune influence. Pensez à cette fascinante sensation et à la paix que cela vous procurera d’être libéré de toute influence néfaste. Ce sera paix et beauté là où se trouvent aujourd’hui conflit et malveillance. […] Nous ne devons pas craindre le jour de Sa venue. L’ultime but de cette Eglise est de fournir la motivation et les chances de mener notre vie de telle façon que ceux qui sont membres du Royaume de Dieu feront partie du Royaume des Cieux, lorsque celui-ci sera établi sur terre.[20] Comme le montre ce discours les principales caractéristiques du pré-millénarisme demeurent mais l’approche est résolument positive. Convaincre les siens de l’absence de danger pour qu’ils puissent plus aisément convaincre les païens du bien fondé de leur mission. C’est peut être là que se cachent les motivations du mormonisme contemporain. En débattant des techniques d’approche et de la rhétorique utilisées par les missionnaires, Underwood reconnaît lui-même le changement : Parler de destruction et de châtiment imminents est perçu comme du négativisme inutile. Ils [les missionnaires] ont appris qu’il est généralement plus productif de décrire à quelqu’un ce qu’il ratera plutôt que le châtiment qui l’attend s’il ne rejoint pas l’église. La discrétion étant plus importante que la description, la tendance actuelle semble être que les nombreuses obligations de prévenir d’un imminent jugement sont mieux comprises et acceptées si l’approche est moins explicite.[21] De l’aveu même de l’historien, la sincérité semble avoir fait place à la productivité, et la discrétion pris la pas sur la description. La littéralité biblique s’en trouve alors biaisée. En des termes plus imagés, le bâton a fait place à la carotte. Pour autant il semble impossible de totalement tourner le dos aux croyances fondatrices.
NOTES DE BAS DE PAGES [1] Comprenez, au sens large, la conviction d’une imminente et apocalyptique fin du monde, tel que nous le connaissons, qui ouvrira aux fidèles les portes du royaume de Dieu. [2] Erickson, Dan, “Joseph Smith’s 1891 Millennial Prophecy : The Quest for Apocalyptic Deliverance”, Journal of Mormon History, Vol. 22, N° 2, automne 1996, p. 5-7. [3] Le terme, qui ne figure pas dans le dictionnaire, est couramment employé par l’ensemble des spécialistes des mouvements apocalyptiques. Il désigne des personnes ou des mouvements ayant une approche eschatologique particulièrement négative et catastrophique. [4] Erickson, Dan, “Joseph Smith’s Millennial Prophecy”, p. 28. [5] Ibid., p. 32. [6] Smith, Christopher, “The End is Nigh… Not : News of the End Has Been Greatly Exaggerated”, The Salt Lake Tribune, 3 janvier 1999, p. J5 [7] L’un des prophètes apocalyptique les plus célèbres de son temps fut William Miller. Converti au christianisme en 1816, Miller se lança durant deux ans dans l’exégèse biblique et publia en 1831 le fruit de ses recherches. Selon ses calculs, le 21 mars 1843 devait être l’année du Millenium. Cette date passée, la prophétie fut révisée pour le 21 mars 1844, puis le 22 octobre 1844. Ses échecs prophétiques coûtèrent à Miller de nombreuses défections parmi ses 50 000 fidèles. Le mouvement, à proprement parlé, n’y survécut pas. Par ailleurs, il est à noter que ces dates coïncident avec deux événements majeurs de l’histoire du mormonisme des origines : l’année où Joseph Smith établit lui-même sa prophétie millénariste, et l’année de son assassinat. Il se ne fait aucun doute que ces ‘coïncidences’ ne passèrent pas inaperçues parmi la communauté mormone. Aujourd’hui, le mouvement apocalyptique connu sous le nom d’Eglise des Advantistes du Septième Jour est un produit direct du mouvement établi par Miller. [8] SYPHUS, Taylor, “Ballard : Heed LDS Leaders In Faith During Last Days”, The Salt Lake Tribune, 16 mars 1996, p. C2. [9] FLETCHER STACK, Peggy, “More Stories Point to LDS Leaders as Source of Dissident Crackdown Sources”, The Salt Lake Tribune, 16 octobre 1993, p. B1. [10] JORGENSEN, Christopher, “Mormons’ End of the World Talk Could End LDS Membership”, The Salt Lake Tribune, 2 février 1992, p. B1. [11] STACK, Peggy, “LDS Church Rebaptizes Excommunicant”, The Salt Lake Tribune, 2 février 1996, p. C1. [12] JORGENSEN, Christopher, “Mormon End of the World Talk Could End LDS Membership”, The Salt Lake Tribune, 2 décembre 1992, p. B1. [13] SMITH, Christopher, “Gritz : Messiah of U.S. Grass-roots Politics”, The Salt Lake Tribune, 25 octobre 1992, p. A1. [14] SMITH, Christopher, “Hero Turned Heretic ? Gritz May Be Leading Flock Into Wilderness”, The Salt Lake Tribune, 25 novemebre 1992, p. A2. [15] MAFFLY, Brian, “Laffert Waits for Rulling on Isanity”, The Salt Lake Tribune, 5 avril 1995, p. B1. [16] OSTLING, Richard N. & Jaon, Mormon America : The Power and the Promise, Harper San Francisco, 1999, p. 375. [17] FLETCHER STACK, Peggy, “More Stories Point to LDS Leaders a Source of Possible Crackdown”, The Salt Lake Tribune, 16 octobre 1993, p. B1 [18] UNDERWOOD, Grant, “Millenarianism and the Early Mormon Mind”, Journal of Mormon History, Vol. 9, 1982, p. 43. [19] HINCKLEY, Gordon B., “We Need Not Fear His Coming”, Devotional Speeches of the Year, BYU Press, Provo, Utah, 1979, p. 80-81. [20] Ibid., p. 82-83. [21] UNDERWOOD, Grant, “Millenarianism and the Early Mormon Mind”, Journal of Mormon History, Vol. 9, 1982, p. 49
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