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- Et Joseph Smith découvrit le Livre de Mormon
La venue au monde du Livre de Mormon
et les mystères qui l'entourent marquent d'emblée le goût du mormonisme
pour les phénomènes surnaturels, comme devait le confirmer l'ensemble
des saintes écritures mormones. Ainsi, divinités, prophétie et
magie se succédèrent afin que Smith puisse découvrir et traduire les
annales sacrées qui constitueraient le socle théologique de son église.
Traditionnellement, les mormons font
coïncider le début de leur histoire avec la première révélation faite à
Joseph Smith en 1820[5].
En quête de vérité, le jeune Joseph alors âgé de quinze ans, voulut
savoir quelle église il devait rejoindre. Il se tourna vers Dieu
espérant obtenir une réponse. Dieu et le Christ lui apparurent
alors et le sommèrent de n’en joindre aucune car toutes étaient dans
l’erreur :
Un jour je lus, l’Epître de Jacques
(chap. I, v.5) qui dit : « Si quelqu’un d’entre vous manque de sagesse,
qu’il la demande à Dieu qui donne à tous simplement et sans reproche, et
elle lui sera donnée ». […]
Ainsi donc, mettant à exécution ma détermination de demander à Dieu, je
me retirai dans les bois pour tenter l’expérience. […] Juste à cet
instant de grande alarme, je vis, exactement au-dessus de ma tête, une
colonne de lumière, plus brillante que le soleil, descendre peu à peu
jusqu’à tomber sur moi. […] Quand la lumière se posa sur moi, je
vis deux personnages dont l’éclat et la gloire défient toute
description, et qui se tenaient au-dessus de moi dans les airs.
L’un d’entre eux me parla, m’appelant par mon nom, et dit me montrant
l’autre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoute-le ! »
Mon but, en allant interroger le Seigneur, était de savoir laquelle des
sectes avait raison, afin de savoir à laquelle je devais me joindre.
[…] Il me fut répondu de ne me joindre à aucune, car elles étaient
toutes dans l’erreur ; et le personnage qui me parlait dit que tous
leurs credos étaient une abomination à ses yeux ; que ces docteurs
étaient tous corrompus ; qu’ils « s’approchent de moi des lèvres, mais
leur cœur est loin de moi ; ils enseignent pour doctrines des
commandements d’hommes, ayant une forme de piété, mais ils en nient la
puissance ». Il me défendit à nouveau de me joindre à aucune
d’elles et me dit encore d’autres choses que je ne puis écrire
maintenant.[6]
Bien que cette scène se produisit vers 1820,
Smith n’en donna la version officielle que dix ans plus tard, à la
création officielle de son église. Cette révélation, dont Smith
donna d’ailleurs plusieurs versions avant de l’inscrire au canon,[7]
ne fait état ni du Livre de Mormon ni de l’Eglise à venir, mais
marque d’emblée une volonté apparente de se détacher des autres églises
chrétiennes. Il n’échappera d’ailleurs pas au lecteur que la
citation attribuée au Christ dans ce passage paraphrase les reproches
faits par Jésus aux Pharisiens pour justifier ses enseignements alors
perçus comme hérétiques.[8]
Pour asseoir ses révélations à venir, Smith reprit à son compte un
principe théoriquement pas moins probable que celui qui donna naissance
au christianisme ou au protestantisme, celui de la réforme et de la
dissidence.
Il fallut néanmoins attendre 1823 et la visite de Moroni (le dernier
historien néphite qui cacha les annales de son peuple disparu sur la
colline de Cumorah et qui revint sous la forme d’un ange envoyé par
Dieu) pour que le Livre de Mormon fût révélé à Smith. Cette
apparition, connue chez les mormons comme la « seconde vision », marque
réellement la naissance du mormonisme et de la Restauration puisqu’elle
intronise implicitement ce dernier au rang d’apôtre en lui assignant de
révéler au monde la plénitude des évangiles :
Tandis que j’étais occupé à invoquer
Dieu, je vis une lumière luire dans ma chambre ; la lumière s’accrut
jusqu’à ce que la chambre fût claire comme un plein midi, et tout à coup
un personnage parut à côté de mon lit ; il se tenait dans l’air, car ses
pieds ne touchaient point le sol. […]
Il m’appela par mon nom et me dit qu’il
était un messager envoyé de la présence de Dieu vers moi et que son nom
était Moroni ; que Dieu avait une œuvre à me faire accomplir, et que mon
nom serait connu en bien et en mal parmi toutes les nations, races et
langues, et qu’on en dirait du bien et du mal parmi tous les peuples.
Il dit qu’un livre était caché, écrit sur des plaques d’or, contenant
l’histoire des anciens habitants de ce continent (l’Amérique) et faisant
connaître leur origine. Il dit aussi que l’Evangile éternel y
était contenu, dans sa plénitude, et qu’il avait été donné par le
Sauveur aux anciens habitants.[9]
L’ouvrage, encore non accessible, était donc
comparable, en nature et vocation, à l’Evangile du Christ mais
promettait d’être exhaustif. La traduction en serait assurée par
Smith, d’une façon qui souligne, une fois encore, un goût prononcé pour
le mystère :
Il ajouta qu’il y avait aussi deux
pierres unies par des arcs d’argent ; que ces pierres, fixées à un
pectoral, constituaient ce qu’on appelle l’urim et le thummim, et
qu’elle étaient déposées près des plaques, que la possession et l’emploi
de ces pierres étaient ce qui faisait les ‘voyants’ dans les temps
anciens et des temps présents, et que Dieu les avait préparées dans le
but de traduire le livre […]
Il me dit aussi que lorsque j’aurai reçu
les plaques dont il m’avait parlé – car le temps n’était pas encore
accompli où elles seraient délivrées – je ne devais les montrer à
personne, ni l’urim et le thummim, sauf à ceux à qui il me serait
commandé de les montrer ; si je les montrais à d’autres, je serais
anéanti. Tandis qu’il me parlait des plaques, je vis, en esprit,
l’endroit où les plaques étaient déposées, et cela si clairement et
distinctement que je reconnus le lieu quand je m’y rendis.[10]
Ainsi le jeune Joseph se vit attribué la
délicate mission de révéler au monde le Livre de Mormon, mais
l’heure n’était pas encore venue. Sa loyauté fut mise à l’épreuve
en attendant que le jour vienne :
Tout près du village de Manchester, dans le comté d’Ontario (New York),
se trouve une colline de dimensions considérables, la plus élevée de
toutes celles du voisinage. Sur le côté ouest de cette colline,
non loin du sommet, sous une pierre de grande dimension, se trouvaient
les plaques, déposées dans une boite de pierre.
[…] Ayant enlevé la terre, je me procurai un levier que je glissai
sous le bord de la pierre et, d’un petit effort, je la soulevai.
Je regardai à l’intérieur et j’y vis, en effet, les plaques, l’urim et
le thummim, et le pectoral, comme le messager l’avait déclaré.
[…] Je fis une tentative pour les sortir, mais le messager me le
défendit et m’informa de nouveau que le moment de les faire paraître
n’était pas encore arrivé ni ne le serait avant quatre années à partir
de ce jour-là ; mais il me dit de revenir à cet endroit dans un an
exactement, en comptant à partir de ce jour, et de continuer ainsi
jusqu’à ce que fût venu le moment d’obtenir les plaques.
En conséquence, comme cela m’avait été demandé, j’y allai à la fin de
chaque année, j’y trouvai chaque fois le même messager et je reçus, à
chacun de nos entretiens, des instructions et des informations sur ce
que le Seigneur allait faire et sur la manière dont son royaume devait
être dirigé dans les derniers jours.[11]
Durant ces quatre années ponctuées de rencontres avec le messager
céleste, Smith fut, selon son propre récit, mis dans le secret des
dieux. A l’issue de cette période probatoire, vint le moment de
recevoir les plaques, ainsi que l’urim, le thummim et le pectoral qui
devaient lui permettre de les traduire, ce qu’il fit « par le don et le
pouvoir de Dieu »[12].
Puis, « selon ce qui avait été convenu, le messager les réclama, [Smith]
les lui remit ; et c’est lui qui en a la garde depuis ce jour ».[13]
Smith entretint le secret et ne révéla que
très peu de choses concernant les plaques et la façon dont il les
traduisit. Il semble qu’il utilisa les pierres comme une paire de
lunettes magiques (dont il n’existe à ce jour que de vagues
descriptions). Même le scribe qu’il employa ne put voir les
plaques car pendant la traduction Smith était caché par une couverture
qui partageait en deux la pièce dans laquelle les deux hommes se
trouvaient : d’un côté Smith dictait sa traduction, de l’autre le scribe
prenait les notes. Sa propre femme, Emma Smith, ne fut pas
autorisée à voir les plaques. Mais pour d’évidentes raisons de
crédibilité, onze témoins furent désignés. Dans un premier temps
Smith en sélectionna trois, avant d’en choisir huit autres. Leur
témoignage fait l’objet de brèves attestations, plus religieuses que
descriptives, en guise de préambule au Livre de Mormon.
L’histoire enseigne que pour d’obscures
raisons Smith se fâcha avec la majorité de ses témoins, et que seuls son
père et ses deux frères restèrent fidèles à leurs engagements. Par
ailleurs, Smith affirma avoir obtenu l’expertise d’un traducteur de
renom afin d’attester l’exactitude de sa traduction des plaques
rédigées, selon lui, en égyptien réformé, une langue encore inconnue à
ce jour. Mais ce professeur de l’université américaine Columbia
démentit plus tard son implication dans la traduction des annales.[14]
Peu d'historiens semblent surpris par le fait que "la venue à la
lumière" du Livre de Mormon résulte de l'irruption d'un monde
extraordinaire dans la vie du jeune Joseph. Beaucoup y voient même
l'aboutissement inévitable d'une enfance bercée par le biblicisme
protestant du début du XVIIIème siècle et d'une adolescence imprégnée
par le folklore d'une Amérique provinciale à la vie rythmée par les
renouveaux religieux et fascinée par la magie. Le fait que
« l'histoire des origines du mormonisme se confonde avec la biographie
de son fondateur
»[15]
semble expliquer beaucoup de chose.
Les analystes les plus critiques décrivent
Smith comme un fabulateur. L’ouvrage No Man Knows My History
est un modèle du genre. Son auteur, Fawn McKay Brodie, mormone
excommuniée après la publication de son travail, se montre fort sévère à
l’égard de Smith, mais son ouvrage est reconnu comme étant « d’une
grande importance historique »[16].
S’appuyant sur un ensemble d’écrits, souvent contestés par les autorités
mormones, mais qui font référence dans le cercle des historiens du
mormonisme,[17]
Ostling synthétise les différentes analyses et décrit Smith comme un
jeune américain fasciné par les légendes et le folklore de son temps et
milieu, les chasses aux trésors, l’ésotérisme et les talismans, avant
d’ajouter que si de nombreux auteurs décrivent Smith comme un mystique
c’est qu’ils n’osent pas le qualifier de dérangé.[18]
Le fait est que, aussi répandues que fussent
ces pratiques de chasse aux trésors, Smith eut maille à partir avec la
justice. Poursuivi par un tiers pour imposture et conduite
contraire aux bonnes mœurs, un tribunal de l’Etat de New York jugea
l’affaire et reconnut Smith, quatre ans avant l’apparition du
Livre de Mormon, coupable de troubles à l’ordre publique.
Huit ans plus tard, en 1834, il reconnut, par le biais du journal de
l’église, avoir succombé à de nombreux vices et folies mais se défendit
de n’avoir jamais œuvré à l’encontre de qui que ce fût.[19]
Dans son Histoire, Smith ne nie pas ses activités de chercheur
d’or mais tient à les minimiser.[20]
De façon parfois plus modérée, ces
détracteurs présentent l’homme comme une victime de son environnement.
Après tout, rappelle Fawn M. Brodie, c’était essentiellement la pauvreté
et le poids de ses dettes qui poussaient Smith à chercher des trésors.
Par ailleurs, Joseph était « un jeune réellement sociable, joyeux et
imaginatif, né pour diriger mais freiné par une piètre éducation et une
misère noire »[21].
Avec le temps, il développa néanmoins un goût prononcé pour le prêche et
les débats théologiques, rappelle l’auteur : « il est clair qu’il avait
une bonne connaissance des différences théologiques qui divisaient les
différents mouvements religieux et était véritablement intéressé par les
controverses. Bien que dédaigneux envers le sectarisme, il aimait
prêcher car cela lui offrait un auditoire. Et pour Joseph cela
était aussi vital que se nourrir »[22].
Introvigne insiste sur le fait que la région
dans laquelle Smith vivait « fut le théâtre de manifestations répétées
d’enthousiasmes religieux, au point de recevoir le nom de ‘burned-over
district’, district ‘incendié’ par la ferveur revivaliste protestante ».[23]
Et « dans l’excitation religieuse régnant dans [cette région] nombreuses
étaient les personnes sujettes aux expériences et visions mystiques »[24].
De nombreux prédicateurs de la région, tels Elias Smith, John Samuel
Thompson, Asa Wild pour ne citer que les plus connus, reçurent la visite
du Christ. Mais les apparitions étaient également courantes parmi
la population. Joseph Smith Sr., le père du Joseph Smith, fut
aussi le témoin d’apparitions divines, indique Fawn M. Brodie, pour qui
le comportement du jeune Joseph « reflétait la liberté religieuse de son
père ».[25]
Il en allait apparemment de même des témoins que Smith désignât et en
particulier de Martin Harris, un proche, dont le récit d’une rencontre
avec le Christ, qui prit l’apparence d’un chevreuil le temps d’une
conversation dans les bois, troubla beaucoup d’historiens.[26]
Pour ces derniers, l’irruption du Livre de Mormon reflète « la
problématique théologique du revivalisme américain du dix-neuvième
siècle, mais aussi la popularité des thèmes maçonniques ainsi que la
littérature de polémique anti-maçonnique. L’histoire de la
découverte du Livre de Mormon est indissociable du climat de ‘folk-magic’,
la magie populaire du dix-neuvième siècle ».[27]
En définitive, le trésor que Smith déterra était religieux. Et la
mise à jour de cette perle théologique nous révèle un homme à la
personnalité duelle et contrastée. Certes, les chasses aux trésors
et autres quêtes mystiques auxquelles le jeune homme se livra peuvent
mener à penser que ce jeune provincial américain fasciné par le
surnaturel n’était en fait que le simple fruit de son environnement.
Néanmoins, une fois le précieux livre découvert, la brebis égarée se fit
prophète et afficha une volonté sans faille non plus de suivre les siens
mais de les guider dans leur quête spirituelle.
En faisant la part belle à une
interprétation libre de la Bible, l’effervescence religieuse qui gagna
les Etats-Unis en cette première moitié du XIXème siècle, et
en particulier la région qu’habitait Smith, laissait, a priori, peu de
place à l’apparition de structures religieuses conformistes.
Bercés par un biblicisme libre et individualisé, les Américains du
revival aspiraient à une religion de proximité, c’est à dire
personnalisée et éminemment pragmatique. Et bien que cette volonté
de vivre les écritures librement soulignât une absence totale de
consensus quant aux principes religieux fondamentaux,[28]
c’est pourtant cette remise en question généralisée qui permit à de
nombreux prêcheurs indépendants de trouver un public avide de nouvelles
expériences et de nouveaux horizons spirituels répondant à leur
préoccupations quotidiennes.
Héritier de ce contexte religieux et
lui-même déçu de ne pas trouver satisfaction dans les églises
existantes, Joseph Smith comprit que pour créer son mouvement il devait
offrir bien plus que les églises et mouvements déjà en place. En
révélant le Livre de Mormon à ses contemporains, Smith se fixa
pour objectif de dépasser les querelles herméneutiques, d’aller au-delà
des simples réformes dissidentes. Son église devait innover, créer
de nouveaux référents, et offrir des réponses là où la bible montrait
ses limites. Pour autant l’Evangile demeurait, pour l’ensemble des
acteurs du renouveau, l’élément fédérateur, le lien qui les unissait
dans une même ferveur religieuse. Si la tradition chrétienne
devait être certes abandonnée, il était en revanche impensable de renier
le Christ. Le
Livre de Mormon en serait un nouveau témoignage, mais celui-ci
devait prévaloir sur la bible.
- L’appropriation du christianisme par le Livre de Mormon
L’auteur Jan Shipps nous rappelle que,
chronologiquement, le Livre de Mormon n’est pas à l’origine de la
création du mouvement,[29]
mais qu’il est venu, par la suite, valider deux révélations ordonnant à
Smith de rétablir sur terre le sacerdoce disparu depuis des siècles.[30]
Toutefois, le soutien matériel, la « preuve » que le livre vint apporter
à ces révélations constitue l’atout théologique majeur du mormonisme.
Et, il y a fort à parier que sans la parution du livre, les révélations
seraient restées affabulations et que le mouvement ne serait jamais
devenu église. En cela, le Livre de Mormon est la pierre
d’angle sur laquelle repose l’église.
De l’aveu même de Joseph Smith, il ne pouvait y avoir de mormonisme sans
Livre de Mormon : « Si l’on écarte le Livre de Mormon et les
révélations, où est notre religion ? Nous n’en avons pas »[31].
Et d’affirmer aux siens que le livre « est le plus correct de tous les
livres de la terre et la clef de voûte de notre religion »[32].
Face à une Bible jugée défaillante, il permet à l’homme « qui en suit
les préceptes de se rapprocher davantage de Dieu que n’importe quel
autre livre»[33],
car il « fut écrit pour témoigner que Jésus est le Christ »[34],
et pour révéler au monde « les choses claires et précieuses » qui furent
soustraites des autres testaments[35].
De prime abord, le
Livre de Mormon semble apporter sa contribution et son soutien à la
bible et prétend offrir « un témoignage nouveau et supplémentaire de ce
que Jésus-Christ est le fils du Dieu vivant et de ce que tous ceux qui
viennent à lui et obéissent aux lois et aux ordonnances de son Evangile
peuvent être sauvés. » Mais, au-delà d’un simple apport, c’est bel
et bien la complétude, l’exhaustivité, « la plénitude de l’Evangile
éternel » que l’ouvrage revendique. Sous couvert d’une
contribution à la bible et en particulier au Nouveau testament, le
Livre de Mormon
ambitionne en fait de les supplanter avec un texte qui expose « la
doctrine de l’Evangile, décrit le plan de salut et dit aux hommes ce
qu’ils doivent faire pour obtenir la paix dans cette vie et le salut
éternel dans celle à venir. »[36]
La conversion au mormonisme passe par la
pleine acceptation du Livre de Mormon. Une hérésie pour
l’ensemble de la chrétienté dont le credo se voit remis en question dans
le livre. En cela l’église de Smith est bien issue d’un schisme
religieux. Mais cette dissidence n’est pas née de l’émancipation
d’une église donnée. Elle est le fruit d’une rupture avec la
tradition chrétienne et le symbole d’un nouveau départ pour celle-ci.
Dès son introduction, le Livre de Mormon affiche clairement ses
ambitions : parfaire la bible, incarner l’Evangile, et du même coup
transcender le christianisme.
La hiérarchie a priori établie entre Bible et « révélations
modernes »[37]
s’inverse alors : repris et enrichi par les écritures mormones,
l’évangile biblique devient un support venant accréditer la véracité du
Livre de Mormon. Cette idée, confortée par le fait que
l’évangile mormon serait en grande partie historiquement antérieur à
l’évangile biblique, rompt avec le principe d’unicité biblique et rouvre
un canon jusque là accepté comme fermé. Ce n’est donc pas une
nouvelle réforme du christianisme que se propose d’accomplir le Livre
de Mormon, mais bel et bien sa refonte totale par la restauration
d’un évangile étranger à la bible. Les écritures mises à jour par
Smith sont un « nouveau témoignage de Jésus-Christ »[38]
et offrent, selon le prophète, des réponses aux chrétiens qui ne
trouvent pas entière satisfaction dans les testaments.[39]
Cette primauté sur la bible permet à l’église mormone d’affirmer que
« ceux qui obtiendront ce témoignage divin du Saint-Esprit sauront
aussi, par le même pouvoir, que Jésus Christ est le sauveur du monde,
que Joseph Smith est son révélateur et son prophète en ces derniers
jours et que l’Eglise de Jésus-Christ des Derniers Jours est le royaume
du Seigneur établi de nouveau sur la terre pour préparer la seconde
venue du Messie »[40].
Grâce au Livre de Mormon, l’église se perçoit comme la
représentante de Dieu sur terre œuvrant à la préparation du Millénium.
Le mormonisme s’approprie ainsi l’histoire chrétienne et affirme
clairement ses ambitions millénaristes.
Dès les premières pages, le Livre de
Mormon prophétise de « grands malheurs », ainsi qu’un avenir
babylonien aux habitants de Jérusalem plongés dans le péché. Les
annales débutent donc leur récit par la chute de la Maison d’Israël et
font ainsi reposer leur narration sur un contexte biblique à valeur
historique, ce qui présente l’avantage de renforcer la plausibilité de
leur histoire. En revanche, la nouveauté vient du fait que
l’auteur de ce récit, Néphi, précise que sa famille, bénie de Dieu grâce
à « sa foi » et « son humilité de cœur », reçut la promesse d’échapper
au pire et d’être guidée « vers une terre de promission », « une terre
préférable à toutes les autres terres de la terre », l’Amérique.
Le
Livre de Mormon met ainsi en scène l’exil d’une famille fuyant
Israël pour le continent américain et, ce faisant, taille une brèche
dans le déroulement de l’histoire biblique telle que nous la connaissons
et délocalise ainsi une partie de l’histoire hébraïque, porteuse en son
sein d’un christianisme à venir. Avec la famille de Néphi, c’est
le berceau du christianisme qui part pour l’Amérique.[41]
Sans ambiguïté, les 15 premiers chapitres du
Livre de Néphi (le premier livre des annales formant le Livre de
Mormon) font état de l’origine divine de ses révélations qui ont
poussé Néphi et les siens à l’exil, et présentent la finalité chrétienne
de cette diaspora. Dès les chapitres 10 et 11, avant même
l’embarquement pour la terre promise, la Vierge et le Christ
apparaissent à Néphi pour lui prédire la dispersion des tribus, la
naissance du Christ, les miracles, la crucifixion, la rémission des
péchés. Le futur ministère du Christ lui est également montré et
il est fait mention d’un dénouement destructeur et vengeur.
D’emblée, Néphi et les siens sont présentés comme les sauveurs d’un
christianisme encore à venir mais déjà menacé, et le récit prend
rapidement des allures de catéchisme.
Les prophéties s’enchaînent au fil des pages
et, au chapitre 12, Néphi reçoit la promesse que, si les siens observent
les commandements révélés, une fois établis sur la terre de promission,
le Sauveur leur apparaîtra et les guidera. Le chapitre 13 promet
alors un grand avenir à la terre qui accueillerait les Néphites, mais
prophétise également, qu’à l’issue d’une ère de grande prospérité, des
rivalités et dissidences surgiraient parmi le peuple de Néphi et
déboucheraient inéluctablement sur des guerres fratricides. A
terme, Dieu abandonna les fils de Néphi aux mains de leurs sanguinaires
frères dissidents, les Lamanites[42],
ce qui entraîna la disparition pure et simple des néphites. A leur
tour, les Lamanites furent déchus à cause de leurs péchés, et rendus à
l’état sauvage. Aujourd’hui, il ne resterait que le Livre de
Mormon
pour témoigner de l’existence de cette première civilisation
chrétienne.
De toute évidence, un océan sépare le primitivisme mormon et le
primitivisme chrétien traditionnel. Et si le caractère inédit du
récit néphite est de nature à dérouter le lecteur, ce dernier doit faire
un effort supplémentaire pour accepter la chronologie proposée par cette
narration. La plus grande surprise vient du fait que les
préparatifs à l’exil se déroulèrent, selon le Livre de Mormon,
aux alentours de 600 avant J-C. Néphi aurait donc rencontré le
Christ et reçu ses premiers enseignements six siècles avant la naissance
(charnelle) du sauveur. Une idée subversive pour la tradition
chrétienne puisqu’elle offre aux Néphites (dont il n’existe à ce jour
aucune trace) le statut de première civilisation chrétienne. Par
ailleurs, il est à noter que cette primeur est renforcée par le fait que
dix des quinze livres formant le Livre de Mormon font le récit
d’événements survenus avant la naissance de Jésus, et que chacun de ces
livres se montre fort généreux, voire redondant, en enseignements
chrétiens. En devenant chrétiens avant la naissance de Jésus, les
Néphites créent un précédent, qui défie le christianisme traditionnel.
Mais le christianisme néphite aurait en fait
atteint son apogée et affirmé réellement sa prépondérance en 34 ap.
J.C., lorsque le Christ ressuscité établit son ministère parmi les
Néphites. Pour l’église mormone, il s’agit là de « l’événement
culminant du Livre de Mormon »[43]
qui voit dans l’établissement de ce second ministère le désaveu du
premier, celui du Nouveau testament. A ce stade du récit la simple
brèche taillée dans le déroulement de l’histoire chrétienne donne lieu à
une complète restauration du christianisme dans un autre espace-temps.
De fait, pendant ce court règne parmi la peuplade américaine, le Christ
reproduisit l’essentiel de ses actions de grâce connues de l’évangile
biblique. Il offrit ses enseignements, accomplit des miracles,
condamna les impénitents, prophétisa sur son règne à venir et, surtout,
désigna douze apôtres[44]
auxquels il conféra le pouvoir de baptême.[45]
A ces élus, il confia la bonne garde et la propagation de ses lois et
commandements[46]
pour qu’ils établissent, à sa demande, l’église qui porterait son nom,
l’Eglise du Christ.
D’un point de vue purement narratif, la
lente déchéance néphite constitue l’essentiel du récit historique des
annales et semble avoir pour unique objectif de servir de fil conducteur
aux visées spirituelles du Livre de Mormon. Qu’importe
alors que cette tribu exilée sur le nouveau continent disparut pourvu
que son évangile lui survive. Grâce aux prophéties reçues, les
Néphites vécurent dans l’anticipation d’une décadence chrétienne
annoncée, assurés que la pureté de l’évangile, transmit « par la main
des douze apôtres de l’Agneau », serait dénaturée par la « la grande et
abominable église » qui en ôterait « de nombreuses parties » et
briserait ainsi les « alliances du Seigneur ».[47]
Les Néphites disparurent avec la conviction que leurs annales
dissimulées réapparaîtraient en temps voulu[48]
et que leur christianisme triompherait. Grâce à la venue
providentielle d’un messager de Dieu répondant au nom de Joseph, les
annales néphites contenant la plénitude de l’évangile seraient révélée
au monde et triompheraient pour guider les hommes vers l’Eternel, assure
le Livre de Mormon :
Le Seigneur,
mon Dieu, suscitera un voyant qui sera un voyant de choix pour le fruit
de mes reins. […] Je lui donnerai le commandement d’accomplir […]
une œuvre qui aura une grande valeur pour eux, à savoir, de les faire
parvenir à la connaissance des alliances que j’ai faites avec tes pères.
[…] Et il sera grand comme Moïse, dont j’ai dit que je te le susciterai
pour délivrer mon peuple, ô maisons d’Israël. […] C’est
pourquoi, le fruit de tes reins écrira, et le fruit de tes reins de Juda
écrira, et ce qui sera écrit par le fruit de tes reins, et aussi ce qui
sera écrit par le fruit des reins de Juda, se rejoindra pour confondre
les fausses doctrines, et mettre fin aux querelles, et faire régner la
paix parmi le fruit de tes reins et le faire parvenir à la connaissance
de ses pères dans les derniers jours […]. Et de faible qu’il
était, il sera rendu fort, en ce jour où mon œuvre commencera parmi mon
peuple pour te rétablir, ô maison d’Israël, dit le Seigneur. Et
c’est ainsi que Joseph a prophétisé, disant : […] Voici, je suis certain
de l’accomplissement de cette promesse ; et il sera appelé du même nom
que moi et ce sera le même nom que celui de son père. Et il sera
semblable à moi, car ce que le Seigneur fera paraître par sa main, par
le pouvoir du Seigneur, amènera mon peuple au salut.[49]
Près de 1500 ans plus tard, Joseph Smith
découvrit les annales et les porta à la connaissance du monde,
réhabilitant ainsi ce qu’il considérait être un évangile corrompu par
l’histoire, et offrant à ses contemporains la possibilité de restaurer
l’Eglise telle que le Christ l’avait souhaitée.[50]
- Affirmer l’unicité du livre en faisant face à la critique
Le mormonisme entretient des rapports
particuliers avec le passé. Apparue près de deux millénaires après
le Christ dont elle revendique l’héritage spirituel, l’église mormone
souffre du vide historique qui la sépare de son référent religieux, le
primitivisme chrétien. Comparée aux églises traditionnelles, celle
de Smith fait office de génération spontanée, de jeune mouvement né du
mystère, si ce n’est du néant. Dès sa naissance, le mormonisme
ressent viscéralement le besoin de faire oublier ce « trou noir » qui le
sépare de sa source spirituelle. Et bien que la volonté divine
soit régulièrement invoquée pour justifier (à défaut d’expliquer) les
raisons de la venue au monde tardive de cette « véritable église », la
ferveur qu’elle déploie pour remonter le temps (que ce soit par des
recherches généalogiques sans égal ou d’étonnantes fouilles
archéologiques) soulignent encore davantage ce complexe de jeunesse.
C’est dans ce contexte que le Livre de
Mormon prend toute sa valeur. En révélant l’existence d’une
civilisation chrétienne primitive à laquelle l’église peut se rattacher,
les annales néphites ouvrent une voie détournée qui permet aux mormons
de palier leur manque, tant sur le plan historique que religieux.
L’apparition de ces écritures saintes permet alors aux mormons de
s’inscrire dans une histoire chrétienne et va même jusqu’à les
promouvoir garants de l’Histoire chrétienne, la vraie. Si
l’église mormone perçoit parfois sa jeunesse comme un handicap, c’est en
fait cette jeunesse qui lui permet aussi de revendiquer un primitivisme
épargné par les affres du temps ; en somme, la restauration du
christianisme originel. Pour ce faire, le Livre de Mormon
greffe sur un contexte biblique reconnu une histoire chrétienne
alternative et théoriquement non moins probable que les narrations
bibliques, mais à laquelle seul Smith eut jamais accès, et donc
théoriquement préservée de la main des hommes. Au final, le
Livre de Mormon présente un évangile aux allures traditionnelles,
mais en détourne la source et les objectifs chrétiens. Le
christianisme est « mormonisé ».
La publication du Livre de Mormon en
1830 rendit publique la naissance du mormonisme et consacra l’Eglise
restaurée de Joseph Smith. En un an le Livre de Mormon fit
plus d’un demi-millier d’adeptes. A la fin de la décennie ce
chiffre fut multiplié par 30, alors qu’à la mort de Joseph Smith en
1844, le mormonisme comptait plus de 25 000 fidèles.[51]
Mais le Livre de Mormon rencontra, dès sa sortie, une opposition
à la hauteur de son succès dont les causes furent multiples. Nul
doute que la réputation de Smith et le succès rencontré par son église
dérangea autant les milieux religieux que laïques. Le Livre de
Mormon, par sa nature et son contenu, cristallisa les critiques et
fédéra durablement les anti-mormons. Malgré les critiques et une
violente répression qui forcèrent les mormons à l’exil à la suite de
l’assassinat de leur prophète, les mormons défendent avec le plus grand
dévouement, et en déployant parfois d’impressionnant moyens, cet ouvrage
qui fait la particularité de leur culte.
Au-delà du folklore qui entoure la découverte des annales, les
détracteurs du mormonisme fustigèrent le contenu du livre en de nombreux
points. Dans le contexte historique préalablement décrit, le fait
que le Livre de Mormon soit simplement le fruit de l’imaginaire
de Joseph Smith est bien sûr la critique la plus couramment avancée par
les détracteurs du mormonisme. Pour s’en convaincre, de nombreux
exégètes passèrent le livre à la loupe et en conclurent que celui-ci
était en partie plagié sur la Bible dans la version du roi Jacques.
Impossible, répondent les mormons pour qui les annales néphites sont
antérieures à la Bible. L’honnêteté de Joseph Smith ne peut être
remise en cause. Si similitudes il y a, celles-ci prouvent
précisément l’authenticité et la véracité du Livre de Mormon.
« Comment est-il pensable qu’un adolescent, issu de l’Amérique
provinciale du XIXème siècle et ayant reçu une maigre éducation scolaire
ait pu rédiger un tel ouvrage ? », me demanda un jour un fidèle à qui je
posais la question à l’occasion du cent-cinquantenaire du mormonisme en
France.
Mais le principe de la méthode Coué ne suffit pas à défendre l’origine
divine du livre dont la qualité littéraire fut maintes fois remise en
question. A titre d’exemple, l’origine du livre fut une nouvelle
fois ébranlée dans les années 1980 par un exégète qui montra que des
erreurs uniques à la Bible dans le version du roi Jacques de 1769
utilisée par Smith furent reproduites dans le Livre de Mormon.
La polémique suscitée par la découverte de cet universitaire mormon
émanait, cette fois-ci, du cœur de l’église. L’enseignant dût
démissionner.[52]
Les mormons ne nient pas que Smith fût familier de la Bible et que les
écrits de Smith présentent de nombreuses similitudes, notamment
idiomatiques avec la version en question. Mais alors, pourquoi en
reproduire les erreurs ? Dans un commentaire pour le moins ambigu,
Barlow affirme que c’est précisément les imperfections de cette bible
qui poussèrent Smith à la choisir car cette bible semblait offrir la
« malléabilité » nécessaire aux adaptations prophétiques de Smith.[53]
Au delà des conflits d’exégètes, plusieurs
anachronismes peuvent être immédiatement repérés lors d’une simple
lecture du Livre de Mormon. Le plus évident est
l’utilisation de chevaux par les Néphites alors que l’animal fut importé
dans le nouveau monde bien des siècles plus tard par les colonisateurs
espagnols. Egalement, l’emploi de l’acier pour les armes de guerre
et l’utilisation de certains outils comme la roue, pas encore inventés à
l’époque de la narration, pose des problèmes de cohérence. Joseph
Smith tenta de se justifier en expliquant que la traduction qu’il
effectuât sous inspiration divine nécessitait certaines approximations
lexicales de sorte que la transcription fût compréhensible et accessible
à tous. Et que s’il ne s’agissait pas de chevaux ou d’acier, il
s’agissait d’animaux ou de matériaux très similaires pour lesquels il
n’existait probablement pas de termes équivalents.[54]
Mais la crédibilité du Livre de Mormon se heurte à d’autres
difficultés, d’ordre historique et géographique. Un problème de
taille réside dans le fait que Smith découvrit les plaques contenant les
annales sur la colline de Cumorah, dans le nord de l’Etat de New York,
là où Néphites et Lamanites s’établirent avant de se livrer un ultime
combat. Or les chercheurs ne purent faire aucune découverte venant
prouver la réalité de ces faits. Si les plaques demeurent
introuvables car, selon Smith, celles-ci sont précieusement protégées de
la curiosité des hommes par la volonté divine, les archéologues semblent
plus que sceptiques sur l’existence passée de l’ancienne civilisation
dans cette partie de l’Amérique.
On lança alors l’idée qu’une autre colline
de Cumorah pût exister, ailleurs, probablement au sud du continent, là
où des traces d’anciennes civilisations furent mises à jour. De
fait, dès ses premières années, l’église de Smith s’intéressa à
l’histoire de l’Amérique centrale précolombienne et montra un intérêt
particulier pour la civilisation maya pensant voir en elle
d’intéressantes ressemblances avec le peuple néphite. Mais là
encore les espoirs de l’église furent contrariés par de nouvelles
difficultés chronologiques puisque les vestiges mayas retrouvés
seraient, selon Ostling, postérieurs à l’extinction néphite.[55]
L’église se tourna aussi vers les Lamanites, dissidents néphites qui
exterminèrent ces derniers et que Dieu désavoua pour leurs violences.
En signe de châtiment, les Lamanites virent leur peau s’assombrir et
furent réduits à l’état sauvage.[56]
L’église mormone identifie les Lamanites comme « les principaux ancêtres
des Indiens américains ».[57]
Malheureusement pour l’église, cet épisode du livre ne résiste pas à
l’analyse de tests ADN qui montrent l’absence d’origines communes avec
une ethnie sémite. L’affiliation entre les fils de Léhi (Néphites
et Lamanites) et autochtones américains est pour le moment génétiquement
évincée.[58]
Face à tant de critiques, l’église s’est
organisée pour se battre sur chaque point qui remet en question le
Livre de Mormon. En 1979, la Foundation for Ancient Research
and Mormon Studies (FARMS), menée par le très prolixe et autrefois
incontesté universitaire mormon Dr. Hugh Nibley, vit le jour, avec pour
but de prouver par « l’étude et la recherche» la véracité du canon et de
développer notre connaissance de « la naissance de la tradition
chrétienne, des temples anciens et d’autres sujets ». Bien que
FARMS précise que ses recherches n’engagent pas la position des
autorités religieuses, l’actuel président de l’Eglise, Gordon B.
Hinckley, invita, en 1997, la fondation à intégrer l’université mormone
Brigham Young University (BYU) qu’il supervise en siégeant à la tête du
conseil d’université.[59]
Ayant fusionné avec un autre institut
universitaire de BYU, FARMS bénéficie désormais du soutien et de la
contribution d’un ensemble d’universitaires « multidisciplinaires »,
avec pour objectif de donner à ses recherche un cadre
« multidimensionnel ». Réunissant désormais spécialistes en
écritures et histoire anciennes, paléographes, anthropologues,
archéologues, géographes, économistes et autres (parfois
internationalement reconnus pour des travaux moins engagés), FARMS et
l’Institut ont pour but de donner la réplique à la critique, mais
commettent l’erreur de partir du postulat que ce qu’ils tentent de
justifier est nécessairement vrai. Ainsi la fondation indique
clairement que les projets des jeunes chercheurs sont acceptés ou
rejetés par leurs pairs et que leurs écrits sont supervisés pour
« s’assurer que leurs travaux sont guidés et accomplis en accord avec
l’adhésion et la confiance envers les enseignements spécifiques de la
Restauration ». Les recherches doivent être motivées « par l’étude
mais aussi par la foi ».[60]
Pour défendre le Livre de Mormon, et répondre aux attaques mentionnées précédemment,
FARMS publie une impressionnante quantité d’articles et d’ouvrages.
Certains tentent de retracer les migrations des Néphites malgré de
cruelles incertitudes.
[61]
D’autres s’intéressent aux similitudes entre le dieu maya et
Jésus-Christ.[62]
Poursuivant la voie mésoaméricaine, un auteur reprend l’idée de deux
collines répondant au nom de Cumorah, avant de conclure que si ce fut
probablement le cas, il ne s’explique pas comment les annales voyagèrent
de l’Amérique centrale jusqu'à l’Etat de New York, si ce n’est par le
pouvoir de Dieu.[63]
Préférant tenter de retrouver des traces néphites en Amérique centrale
ou au Moyen orient, peu nombreux sont les auteurs qui cherchent des
preuves sur le sol étatsunien. D’aucuns s’y essayèrent mais ce fut
alors pour affirmer que la seule et vraie colline de Cumorah était bien
dans l’Etat de New York, venant alors contredire les écrits d’un
confrère.
La quête de preuves scientifiques pour
prouver le bien-fondé du Livre de Mormon suscita même la
controverse au sein du vénérable Smithsonian Institute pendant les
années 1990. Soumis aux pressions de l’Eglise, l’Institut
américain aurait en effet fini par prendre le Livre de Mormon en
considération pour ses recherches archéologiques sur l’origine des
peuplades américaines, mais se défend de s’en être servi comme d’un
« guide scientifique ».[65]
Aujourd’hui, les universitaires mormons sont fiers d’annoncer que sur la
question des premières migrations vers le continent américain, un
archéologue du Smithsonian avoue que la chose est « bien plus complexe
que ce que nous avons pu penser par le passé » et que de nombreuses
incertitudes demeurent tant sur l’origine des peuplades, que sur les
passages empruntés et les moyens de transport utilisés.[66]
Cette incertitude est un tremplin pour les
universitaires qui souhaitent remettre en question les comparatifs ADN
menés sur les populations israélites et amérindiennes. Ainsi FARMS
clame que des zones d’ombre subsistent sur cette partie de l’histoire du
monde, et que « nous ne savons de quoi avait l’air l’ADN des Israélites
antiques ou celle des Néphites/Lamanites. Les populations juives
contemporaines peuvent très bien ne pas être à l’image de leur ancêtres
israélites à cause des mariages entre familles et des transformations
survenues pendant les derniers millénaires ».[67]
C’est en substance, ce qu’affirme la dizaine d’articles publiés en un an
par les universitaires mormons qui semblent, pour le moins, préoccupés
par ces révélations scientifiques. Fait suffisamment rare pour
être mentionné, les autorités mormones sortirent également de leur
retenue habituelle pour contester, en reprenant certains articles par le
biais du site officiel de l’église, les résultats ADN.[68]
Cette guerre des hypothèses suscite de
nombreuses vocations, essentiellement du côté mormon, à l’instar du
Projet Néphi (Nephi Project) qui promet la « stupéfaction »
[69]
face à ses découvertes. Focalisant essentiellement ses recherches
en Arabie Saoudite, le Projet Néphi est fier d’annoncer la localisation
de terres, montagnes et ruisseaux que les critiques affirmaient jusque
là inexistants, et qui vient « confirmer les théories du Dr. Hugh Nibley »[70].
A travers « 81 preuves »[71],
obtenues en dressant des parallèles entre les sites découverts et les
descriptions pour le moins vagues faites dans le Livre de Mormon,
les chercheurs du Projet Néphi affirment avoir reconstitué une grande
partie de l’exode néphite jusqu’au lieu où ces derniers bâtirent leur
navire afin d’embarquer pour l’Amérique.
Le groupe de recherche revendique son
indépendance, mais bénéficie naturellement d’un fort soutien mormon
puisque ses fouilles font l’objet d’expositions à l’université Brigham
Young, que certains de ses travaux sont publiés dans FARMS, et que ces
ouvrages, vidéos et CD-Roms sont en vente dans les magasins de l’église,
les Deseret Book Stores.[72]
Le projet rassemble des explorateurs venus du monde entier, mais là
encore, la démarche semble tout aussi subjective que peut l’être celle
des critiques de leurs opposants car, « dédiés à la découverte », les
participants du projet « savent [d’emblée] que le Livre de Mormon
est un livre historique », et ils entendent réunir « les preuves
empiriques et incontestables qui existent encore à ce jour pour soutenir
cette affirmation ».[73]
Au vu des faits exposés, la valeur historique du Livre de Mormon
à laquelle tient tout particulièrement l’église, puisqu’elle cautionne
la valeur religieuse des écrits, manque cruellement de preuves
matérielles, et ce malgré l’importance des efforts savants déployés et
des « indices » trouvés. Face aux menaces qui pèsent sur la
crédibilité du Livre de Mormon, et donc sur celle de l’église,
certains aimeraient trouver un compromis. C’est le cas de mormons
qualifiés de libéraux qui admettent la possibilité d’inexactitudes
historiques sans que cela entache la réalité et la force du message
spirituel, de sympathisants telle que l’universitaire Jann Shipps qui
préfère prendre en considération la puissance spirituelle et fédératrice
de l’évangile d’une église aux intentions louables plutôt que l’origine
de l’ouvrage, ou encore de l’église mormone réformée (branche dissidente
à la mort de Joseph Smith) qui admet la nécessité d’appréhender les
problèmes avec honnêteté intellectuelle.
Bien que les autorités religieuses de l’église majoritaire
« s’abstiennent sagement de s’impliquer officiellement sur la géographie
du Livre de Mormon »[74],
elle rejette pleinement les remises en questions de ses détracteurs, et
répugne à prendre en compte ce qu’elle considère être des « positions
révisionnistes ». Comme le rappelle le président actuel de
l’église, Gordon B. Hinckley, « pour le mormon moyen, le respect de
l’église passe par une foi forte et inébranlable. »[75]
Le Livre de Mormon ne peut être vrai qu’en partie : il est la
plénitude de l’évangile, la raison pour laquelle l’église mormone
revendique son statut d’église du Christ. Le credo mormon est on
ne peut plus clair sur le sujet : « Nous croyons que le Livre de Mormon
est la parole de Dieu ».[76]
Sur ce fait, l’église ne transige pas. Joseph Smith traduisit les
annales sous inspiration divine. Dieu fut donc le seul
intermédiaire. Le livre ne peut donc contenir d’erreurs. Sur
ce principe de pureté, un historien mormon, Rodney Stark, compare le
Livre de Mormon à la vision qu’ont les musulmans du Coran. Il
n’explique pas le phénomène de retranscription et le compare à
l’inspiration que Mozart devait ressentir lorsqu’il composait.[77]
A défaut de mieux, l’église « invite le monde entier à lire le Livre de
Mormon, à méditer dans le cœur le message qu’il contient et à demander
ensuite à Dieu, le Père éternel, au nom du Christ si le livre est vrai.
Ceux qui agiront de cette façon et demanderont avec foi obtiendront, par
le pouvoir du Saint Esprit, le témoignage de sa véracité et de sa
divinité ».[78]
« Cela peut prendre du temps », me confièrent des étudiants mormons
rencontrés en Utah. « J’ai prié chaque soir pendant près d’un
an », affirma l’un d’entre eux, reconnaissant qu’il finissait par
trouver la situation presque ridicule. Mais un jour sa « patience,
persévérance et sincérité » furent récompensées : il sut.
Comme un besoin ou une nécessité, le témoignage « Je sais que le
Livre de Mormon est vrai » vient conclure la quasi-totalité des
discours et récits prononcés lors de rassemblements officiels ou
officieux entre fidèles. La véracité du livre semble être quelque
chose qui ne se prouve pas mais qui se ressent. C’est une affaire
de foi.
Contacté par des missionnaires de l’église, j’acceptai un jour de suivre
six leçons sur le contenu du livre, en ayant l’honnêteté de reconnaître
que j’étais davantage motivé par un intérêt universitaire que
spirituel : une façon pour moi de relire le livre avec un regard
différent. Après le premier entretien, il fut décrété qu’il était
impossible de poursuivre l’enseignement car mon intérêt intellectuel
pour l’ouvrage interférait avec la pureté de cœur nécessaire à la
révélation. A ce jour, je ne sais donc toujours pas.
Selon les fidèles, le
Livre de Mormon permet de révéler au monde la plénitude de
l’évangile du Christ. Pour les autres chrétiens, le livre est un
faux, une hérésie qui permit à Smith de s’immiscer dans l’histoire
chrétienne et à son église de se présenter sous un jour sécurisant en se
revendiquant du christianisme originel, mais avec le but de se
l’approprier. Redéfinissant la nature et l’histoire du
christianisme, l’ouvrage symbolise le particularisme mormon que l’église
entend défendre envers et contre tous.
Mais au-delà du livre à proprement parler
(dont la lecture est préconisée de façon quotidienne par les autorités
de l’église), la personnalité de Smith, le mystère, les prophéties et
les révélations qui entourent la découverte et la traduction des annales
en disent encore davantage sur les fondements de la théologie mormone.
Incarnant la renaissance du christianisme, le mormonisme se saurait se
contenter d’ouvrage composés au passé. L’Église compte démontrer
que le christianisme est bien vivant, actuel et tourné vers l’avenir.
Son objectif, le Millenium, le retour du Royaume de Dieu sur terre, est
encore à atteindre. Et pour ce faire, le mormonisme a besoin d’une
guidance divine et prophétique qui lui soit contemporaine, adaptée à son
besoin de vivre et de faire vivre l’évangile au quotidien.
NOTES DE BAS DE PAGES
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