LA THÉOLOGIE MORMONE ET SES ORIGINES

Les Saintes Écritures mormones et la Restauration chrétienne

 

 

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Index / Saintes Ecritures et Théologie / La Bible et les Mormons

 

 

 

        Le fait qu’en plus de la Bible, le canon mormon compte trois ouvrages propres à son culte (le Livre de Mormon, Doctrine et alliances, et la Perle de grand prix) auxquels il faut encore ajouter la parole des prophètes modernes[1], souligne d’emblée que l’Ancien et le Nouveau testaments sont des référents théologiques insuffisants.  Certes la Bible demeure un écrit essentiel du mormonisme qui revendique haut et fort son identité chrétienne, mais son influence au sein d’un canon bien fourni est limitée.

         De fait, les Saints des derniers jours portent sur la Bible un avis ambiguë, voire méfiant.  Millénaire, traduite dans plusieurs langues, ayant traversé les civilisations et les cultures, maintes fois remaniée, la Bible présente pour les mormons l’inconvénient d’avoir perdu sa pureté originelle.  En l’état, l’ouvrage ne convient pas au fondateur du mormonisme et à l’objectif que celui-ci s’est fixé: la restauration de la « vraie » chrétienté. 

         Néanmoins, l’Ancien et le Nouveau Testaments demeurent aux yeux de tous le véritable cordon ombilical reliant Christ et chrétiens.  Impossible, donc, de simplement rompre ce lien sans tenter de le retisser.  Il en va de la crédibilité de l’Eglise restaurée.  Smith s’attribua alors une mission délicate : corriger une Bible jugée corrompue, et rétablir ainsi la plénitude des évangiles qui guidera les siens droit au millenium. 

         C’est en revendiquant cet objectif que l’église de Smith dévoile au monde ses premières particularités, avec lesquelles elle devra se construire, vivre, évoluer, et se démarquer sans perdre de sa cohérence.

Fabrice Cellier

 

- La méfiance face à une Bible jugée corrompue

En altérant la pureté du message divin, l’histoire humaine eut, selon les mormons, un impact catastrophique sur les Ecritures.  C’est donc avec beaucoup de précautions que Joseph Smith affirmait croire en la Bible « telle qu’elle est sortie de la plume des auteurs originels.  [Car] des traducteurs ignorants, des copistes distraits, et des prêtres mal intentionnés et corrompus ont commis beaucoup d’erreurs »[2].  Cette conviction est clairement établie dans les Articles de foi[3] qui posent le credo mormon et rappellent que les Saints acceptent la Bible comme la parole divine « pour autant qu’elle soit traduite correctement ».

            Dans un ouvrage qui compare les points centraux de la théologie mormone avec celle des évangélistes, Stephen Robinson, universitaire mormon, justifie cette méfiance en reprenant l’idée de Joseph Smith :

Nous croyons que l’Eglise établie par le Christ dans le Nouveau Testament fut changée par les intellectuels chrétiens qui suivirent, et qui trouvèrent inadéquate le message simple du Nouveau Testament.  Trouvant le langage des écritures peu sophistiqué, incomplet, vague, ambigu et imprécis, l’Eglise du IIème, IIIème et IVème siècles chercha à « améliorer » l’évangile du Nouveau Testament selon les critères de la philosophie helléniste.  Au lieu de cela, ils le compromirent.[4]

Cette conviction que la Bible fut amputée de certaines vérités ou que son message fut détourné est aujourd’hui encore très prégnant dans l’esprit mormon.  En 1995, Joseph Fielding McConkie, professeur d’écritures anciennes à l’université mormone Brigham Young University (BYU), affirmait que ces craintes ne concernaient pas seulement les erreurs de traduction et de transcription, mais provenaient également du fait que des parties entières de la Bible étaient aujourd’hui manquantes, et que celles-ci avaient été soustraites de façon préméditée et délibérée par les églises successives.[5]  Cette accusation n’est pas un simple avis personnel puisque le caractère imparfait de la Bible est très clairement dénoncé dans l’ouvrage qui se pose, pour les mormons, comme un complément indispensable aux évangiles, le Livre de Mormon.  « Les parties les plus claires et les plus précieuses de l’Evangile de l’Agneau ont été soustraites par cette abominable Eglise qui est la mère des prostituées »,[6] n’ont de cesse de marteler les premiers chapitres de ce « troisième testament » mormon :

            "Cette grande et abominable Eglise est la plus abominable par dessus toutes les autres Eglises, car voici, elle a ôté de l’Evangile de l’Agneau beaucoup de parties qui sont claires et extrêmement précieuses ; et il y a aussi beaucoup d’alliances du Seigneur qu’elle a ôtées.

Et tout cela, elle l’a fait afin de pervertir les voies droites du Seigneur, afin d’aveugler les yeux et d’endurcir le cœur des enfants des hommes.

C’est pourquoi, tu vois que quand le livre s’en est allé en passant par les mains de la Grande et abominable Eglise, il y a beaucoup de choses claires et précieuses qui ont été ôtées du livre, qui est le livre de l’Agneau de Dieu.

Et lorsque ces choses claires et précieuses ont été ôtées, il va dans toutes les nations des Gentils[7] ; et […] parce que cela a été enlevé de l’Evangile de l’Agneau, un nombre extrêmement grand d’hommes trébuchent, oui, de sorte que Satan a un grand pouvoir sur eux. "[8]

Par le biais des hommes, l’histoire apostate, qui fut la nôtre jusqu’à la création de l’Eglise de Jésus Christ des saints des derniers jours, aurait accompli son travail de corruption en détournant les Ecritures et en livrant ainsi l’humanité à Satan.  Selon cette même logique, il appartient alors à l’Eglise restaurée, c’est à dire à l’église de Joseph Smith, de rétablir la vérité en réaffirmant la plénitude des évangiles.  Les erreurs du passé seront corrigées par les révélations de Joseph Smith et des siens.  Ces révélations « confirmeront la vérité des premières […] et feront connaître les choses claires et précieuses qui ont été soustraites ».[9] 

Se voulant aussi précis que possible – à défaut de pouvoir être exhaustif – un manuel ajouté au canon mormon mentionne plus d’une vingtaine « d’écrits sacrés mentionnés dans les Ecritures et que nous n’avons pas aujourd’hui »[10].  L’église laisse entendre que nombre de ces « choses claires et précieuses » aujourd’hui absentes de la Bible se trouvent dans ces textes.  Selon les mormons, la Bible serait donc à prendre pour ce qu’elle est : un recueil incomplet d’évangiles trop souvent altérés.

Rappelons néanmoins que cette méfiance envers les modifications survenues au fil de l’histoire humaine n’est en rien propre aux mormons.  Le fait qu’il existe plusieurs versions de la Bible suffit à souligner l’absence de consensus qui règne sur sa teneur.  A dire vrai, le climat de suspicion qui entoure la Bible remonte aux origines du christianisme : la Vérité était à peine née que déjà menaçait « le complot des ombres », relève avec humour une exégète de renom.[11]  Les désaccords, au sein d’un christianisme se ramifiant au fil du temps, furent multiples et portèrent aussi bien sur la création du canon et le classement des « évangiles étrangers »[12] en apocryphes, que sur leurs traductions ou leurs interprétations.  Aujourd’hui encore, toute église éprouve une certaine réticence envers le changement, en partie parce que celui-ci est synonyme de remise en question, ouvrant du même coup la porte à la dissidence.  Les débats ainsi soulevés par les changements théologiques sont de taille et souvent explosifs : les saintes écritures ont-elles pour vocation d’être réformées ?  Les doctrines ont-elles pour dessein de suivre l’air du temps ?

Il est alors à peine surprenant que Joseph Smith, dans sa quête d’exactitude et d’exhaustivité, porta sur les écritures apocryphes un regard intéressé, presque conciliant.  Pour justifier cette attirance, qui a pour beaucoup des relents de sectarisme, l’église mormone souligne que les apocryphes « apparaissent dans les bibles de certaines églises chrétiennes » et qu’ « ils sont précieux pour relier l’Ancien Testament et le Nouveau, et sont considérés, dans l’Eglise, comme utiles à lire »[13].  Pourtant, même pour Smith, la lecture de ces textes marginalisés nécessitait certaines conditions :

Concernant les Apocryphes, ils contiennent beaucoup de choses qui sont vraies, et ils sont en majeure partie traduits correctement ; [mais] ils contiennent beaucoup de choses qui ne sont pas vraies, qui sont des interpolations de la main des hommes.  […] C’est pourquoi quiconque les lit, qu’il comprenne, car l’Esprit manifeste la vérité.  Et quiconque est éclairé par l’Esprit en retirera du profit, et quiconque ne reçoit pas l’Esprit ne peut en profiter.[14]

Qu’il s’agisse d’écrits canonisés ou apocryphes, en l’absence d’un guide, il apparaît bien difficile pour le simple fidèle de discerner le mensonge de la vérité, la pureté de la corruption, le bien du mal.

 

            Ballottés entre rejet et acceptation, les textes bibliques ou apocryphes nécessitaient, selon Smith, l’aide d’un guide spirituel.  Il n’était pas question de renier la Bible ou de rejeter en bloque ses enseignements, mais plutôt d’en rectifier les erreurs introduites au fil des civilisations et des remaniements.  Plus que les écritures, c’est l’intervention arbitraire d’hommes non-inspirés que Smith souhaitait dénoncer.  Les églises passées et présentes étaient dans l’erreur et il était indispensable pour l’auteur de la Restauration d’accepter l’œuvre du mal, à savoir la corruption des saintes écritures par la soustraction « des choses claires et précieuses », pour retrouver le chemin de la vraie chrétienté.  Il était de l’avis de Smith que la lecture des testaments devait être guidée par une clairvoyance prophétique, en l’occurrence, la sienne. 

Pour les observateurs les plus critiques, il ne fait aucun doute que Smith souhaitait simplement marquer les écritures de son empreinte.  Il ne souhaitait pas simplement être l’interprète des Ecritures mais voulait en devenir un acteur à part entière.  Cette idée de correction biblique paraît grotesque à Blomberg.  L’évangéliste, qui dénonce le procédé, assure ne pas comprendre comment un remaniement peut corriger les erreurs d’un texte si le produit final n’est pas identique au document originel.  C’est également l’avis de Ostling, qui affirme, qu’alors que le prophète travaillait à la création du socle théologique sur lequel devait reposer la Restauration, il affirmait trouver « dans la Bible de nombreux éléments qui, à l’heure actuelle, ne sont pas en accord avec les révélations que l’Esprit m’a faites », et « ressentit le besoin d’harmoniser la Bible avec les doctrines qu’il développât »[15]

Certes Smith alla jusqu’à « se placer au sein de l’histoire biblique, confirme Barlow.  Bien avant l’organisation du mormonisme en église, Smith avait commencé à voir à travers les événements de sa propre vie une continuité de la narration biblique » et à remodeler les écrits, mais cela se fit, pour les mormons, sous l’autorisé divine.  D’ailleurs, « il ne s’agissait pas seulement d’étendre le canon biblique mais de redonner vie à l’histoire biblique »[16].  Et de rappeler : « tout comme cela se passe au sein d’autres confessions, les premiers mormons trièrent leurs textes avec attention, insistèrent sur les sujets qui confortaient leur perception de différents éléments tels que le dessein de l’église primitive, les prophéties concernant l’apostasie et la restauration en découlant, le millénarisme, l’uniformité de l’évangile à travers les âges, et le rôle à part d’Israël »[17].  Il explique la traduction de Smith en précisant que le correcteur eut vite fait d’ « harmoniser » les textes là où il les trouvait contradictoires, avec l’idée de les rendre compatibles avec « son expérience et ses révélations propres »[18].  Robinson, également convaincu que les intentions de Smith ont une origine divine, affirme que le débat est stérile : si les mormons ne peuvent prouver que la traduction fut inspirée, les critiques ne sont pas plus capables de démontrer que Smith était un usurpateur.  La démarche du prophète lui paraît des plus saines : « si le texte d’origine est trompeur, alors il convient de le ré-écrire.  Si sa lecture est ambiguë, il suffit de la clarifier ».[19]

En prophète divinement ordonné, Joseph Smith fit son entrée dans la tradition chrétienne, animé par une ferme volonté de corriger la Bible, confirmant ainsi son ambition d’incarner un nouveau christianisme, le vrai.

 

 

- Joseph Smith au secours de la Bible : une tentative de traduction

La traduction de Joseph Smith ne pouvait se satisfaire d’approximations, hérétiques par nature.  La Bible devait donc retrouver son authenticité et sa pureté première afin que le Saints puissent mener à bien leur mission : porter l’Evangile au monde pour préparer le retour du Christ et l’avènement de son royaume terrestre.  C’est alors avec beaucoup d’entrain et l’aide de Dieu, mais sans la moindre connaissance en langues anciennes, que le premier prophète mormon entama en 1830 sa correction de la Bible, avec la volonté de faire de cette « traduction » une Bible aux vérités exhaustives et qui à terme prévaudrait sur les autres.

En l’état, la démarche de Smith pourrait faire sourire, mais les mormons tiennent la traduction de Joseph Smith pour être divinement inspirée : « Dieu lui commanda de faire la traduction et il la considéra comme faisant partie de sa mission de prophète ».[20]  De fait, en 1831 « le prophète reçoit pour ordre de commencer la traduction du Nouveau testament, grâce à quoi des informations importantes seront révélées »[21].  Les consignes émanaient du Divin et laissaient ainsi peu de place à la contestation.

C’est donc avec une légitimité toute mormone mais néanmoins avec conviction qu’il s’attelât à la tâche : « la façon dont Smith présentait ses changements – comme faisant partie intégrante de la narration biblique – donnent souvent l’impression que Smith avait réellement le sentiment de restaurer ou de réparer les textes perdus ou corrompus, jadis contenus dans d’authentiques annales d’écritures saintes ».  Pour Barlow, cela est manifeste non seulement à travers le style biblique utilisé par Smith, mais aussi à travers une évidente volonté d’insister sur la dimension miraculeuse de certains événements.[22]

Ce goût prononcé pour le mystère et les miracles se retrouve également dans le procédé de correction utilisé par le prophète car les historiens avouent qu’il n’existe aucune trace expliquant ce que Smith entendait précisément par « traduction ».  Seule certitude, « lorsque Smith utilisait le terme de ‘traduction’ pour décrire son travail sur la Bible, il ne parlait pas de la traduction technique d’une langue à une autre ».  Le vrai travail de Smith « consistait plutôt à s’investir dans une ‘traduction’ des vérités religieuses telles qu’il les entendait, en des termes compréhensibles par ceux de son temps, et avec la Bible comme support », ce que, dit en passant, s’autorisent quantité d’autres religieux.  Au final, Barlow pense qu’en grande partie, cette « révision n’est clairement rien de plus qu’un commentaire de bon sens (common sense) », rendu inhabituel (uncommon) par le procédé d’inspiration divine.[23] 

Sans plus d’explications, Robinson tente de justifier le travail du prophète par le bien fondé de la démarche :

Joseph Smith n’a pas expliqué les procédés de sa « traduction ».  Il n’a pas décrit les paramètres ou les principes qu’il a employés, mais il me semble que sa préoccupation première n’était pas uniquement de reproduire correctement la parole divine transmise aux anciens prophètes, mais aussi de produire un texte qui serait exact et utile aux Saints des derniers jours durant les derniers jours.[24]

         Plus conservateur que Barlow, Robinson laisse entendre que, par son aspect « exact et utile », la révision de Smith se posait comme nécessaire au bon déroulement des prophétie bibliques.  Sans cette « correction », l’évangile ne pouvait être prêché fidèlement, et les Saints dans l’impossibilité de mener à bien la mission millénariste. 

Officiellement, la traduction devait donc profiter à la chrétienté toute entière.  Néanmoins, Smith fut le premier récompensé par son labeur car en rendant son intervention indispensable, le fondateur du mormonisme consolida son statut de prophète et se posa comme élément essentiel et incontournable au bon déroulement du schéma divin.  En 1831, sa volonté de traduire la Bible se fit commandement et fut incorporée au canon.  Il y est clairement dit que la traduction est une étape nécessaire à la bonne préparation du millenium :

[…] le Seigneur sera au milieu d’eux, sa gloire sera sur eux, et il sera leur roi et leur législateur.  Et maintenant, voici, je vous le dis, il ne vous sera pas donné d’en savoir plus sur ce chapitre jusqu’à ce que le Nouveau Testament soit traduit, et toutes ces choses y soient révélées.  C’est pourquoi je vous donne maintenant de le traduire, afin que vous soyez préparés pour les choses qui sont à venir.  Car, en vérité, je vous dis que de grandes choses vous attendent.[25]

         Avec un tel objectif, le procédé de traduction devient une question secondaire aux yeux des représentants de l’église.  Incontournable, la finalité du commandement semble justifier les moyens, quels qu’ils fussent.  Les voies du Seigneur sont parfois impénétrables.
         Joseph Smith travailla à sa traduction quatorze ans durant, avant d’être assassiné en 1844, alors qu’il y apportait les dernières retouches.  Son travail demeura donc inachevé.  Seuls le Livre de Moïse (une grande partie de la version inspirée de la Genèse), le verset 29 du chapitre 23 ainsi que l’ensemble du chapitre 24 de l’Evangile de Matthieu furent canonisés.
[26]  Smith procéda aussi à des modifications et rajouts dans l’Exode, Esaïe, les Psaumes, Luc, les Romains, 1 Corinthiens, les Galates, les Hébreux, Jean, 2 Pierre, et le Livre de l’Apocalypse ; ce dernier tenant, bien entendu, une place particulière dans le cœur et l’esprit des Saints puisqu’il ‘narre’ les derniers jours et le devenir des élus.  Mais il est très probable qu’il aurait apporté d’autres changement s’il avait vécu assez longtemps pour publier l’ouvrage complet », rappelle l’église.[27]

Pour effectuer sa traduction, Joseph Smith s’appuya sur l’édition de 1769 de la King James Bible (la KJV, la Bible dans la version du roi Jacques, ou Version autorisée, Authorized Version, dans son appellation britannique) que lui et les siens avaient adoptée dans l’attente d’une traduction épurée de ses erreurs.  Ce choix peut paraître surprenant puisque la Version du roi Jacques était une bible de référence dans le monde protestant dont le prophète mormon, en quête de rupture et de restauration religieuse, souhaitait se démarquer.  Par ailleurs, selon Smith, cette version de la Bible souffrait d’imperfections, au même titre que les autres éditions.  Il ne lui avait d’ailleurs pas échappé que le messager céleste et le Christ, lors de l’apparition lui ordonnant la Restauration, utilisaient un anglais certes proche de celui de la Version du roi Jacques mais notablement différent.[28]  Néanmoins, Smith fut prompt à trouver des raisons d’adopter cette bible, qui deviendrait plus tard la bible « officielle »[29] pour les membres anglophones de l’Eglise.  Probablement que la décision d’utiliser la Version du roi Jacques comme bible de référence reposait avant tout sur la popularité de celle-ci.[30]  La vaste majorité des fidèles mormons d’alors était de souche protestante et préférèrent marquer par ce choix leur farouche opposition à l’église catholique (qui prônait l’utilisation d’autres traductions) plutôt que de manifester leur rejet du protestantisme.[31]

C’est officiellement parce que la traduction de Joseph Smith demeura inachevée que l’Eglise conserva la King James Bible comme bible de référence.  Mais ce choix, même justifié par le prophète, n’en demeure donc pas moins un choix par défaut.  Ostling pronostique que « la Version du roi Jacques restera, probablement pour toujours, la Bible officielle de langue anglaise pour les mormons », et rappelle qu’en 1995 un porte parole de l’Eglise précisait « qu’en tant qu’outil de prosélytisme, pour des raisons de relations publiques, une bible comme la Version du roi Jacques, acceptée tant bien que mal par le monde entier, présente des avantages ».[32]  Force est de constater qu’une bible universellement reconnue favorise la prise de contact et la mise en confiance.  Un article de la revue mormone Brigham Young University Studies rappelle que pendant un temps les missionnaires mormons adoptèrent l’édition publiée par l’université de Cambridge parce qu’elle comportait des notes explicatives considérées comme utiles, mais la teneur de ces dernières était en fait en désaccord avec la théologie mormone.[33]  La longévité de la Version du roi Jacques  au sein de l’église mormone s’explique sans doute en grande partie par un pragmatisme prosélyte.  De fait, son utilisation perdure, et celle-ci semble aujourd’hui définitivement adoptée par l’Eglise des saints des derniers jours : « la Version du Roi Jacques est la Bible des Saints des Derniers Jours.  Aucune autre version, ni même la Traduction de Joseph Smith, ne supplante la Version du roi Jacques », clame le théologien mormon, Robinson, en réponse à un évangéliste perplexe.[34] 

L’église mormone est, dans son ensemble, restée fidèle au choix de son fondateur.  Ponctuellement, quelques « progressistes » mormons tentèrent de faire entendre leur désaccord en avançant que le mormonisme gagnerait en modernité et an attractivité s’il acceptait des traductions plus récentes.  Un professeur remarque, par exemple, que ses étudiants mormons se tournent très volontiers vers une édition biblique plus récente si le choix leur en est donné.[35]  Néanmoins, ces libéraux mormons trouvèrent relativement peu d’écho face aux piliers conservateurs de l’Eglise, plus tranchants, mieux organisés et souvent hiérarchiquement mieux placés.  Ainsi, dans les années 1950, J. Reuben Clark Jr., théologien officiel de l’Eglise, ne laissa aucune chance à une nouvelle édition de la Bible, la Revised Standard Version.  Sa volonté de ne pas laisser cette édition pénétrer les rangs mormons fut relayé par l’église à travers son organe de presse principal, le Church News.[36]  Ses arguments, réunis dans un énorme ouvrage intitulé Why the King James Version, publié en 1956, soulignent sa loyauté intellectuelle et théologique à l’égard de Smith et font preuve d’un conservatisme redoutable.

Au fil du temps et des nouvelles traductions bibliques, la Version du roi Jacques perdit en popularité sur le continent américain.  Mais il semble que cette perte d’intérêt pour la Version du roi Jacques ne fit que renforcer l’attachement des dirigeants mormons à cette dernière.  Certainement, la volonté de se démarquer de l’ensemble du monde chrétien, et en particulier du monde protestant américain, a également beaucoup pesé dans le choix des représentants mormons.  En maintenant son choix pour une bible « d’un autre âge », l’église, une fois de plus a opté pour la rupture avec les autres chrétiens.  Plus de 150 ans après la mort de son prophète en quête de primitivisme, elle semble vouloir maintenir le cap théologique fixé par celui-ci, être résolument tournée vers le passé. 

L’église semble s’être tellement bien accommodée de cette bible qu’elle attendit les années 1970 pour renouer avec le projet de « traduction » de Smith.  Alors que l’Eglise Mormone Réorganisée[37] publia dès 1867 une bible dans la version inspirée, l’église mormone majoritaire attendit 1979 pour saluer officiellement le travail de traduction effectué par le prophète.  Après sept années de travail, le Comité de publication des écritures, créé pour l’occasion par l’église, fit paraître une bible aussi spécifiquement mormone que possible.  Présidé par le très conservateur Bruce R. McConkie, le comité ajouta de nouvelles têtes de chapitres explicatives, un index thématique de 3500 entrées étalées sur 600 pages et doté d’un système de références complexe, 600 extraits tirés de la Traduction de Joseph Smith « qui éclairent grandement des passages de la Version du roi Jacques », un dictionnaire biblique de 195 pages, soit 1285 entrées, consacrées à une interprétation mormone, des notes de bas de page, et des cartes.[38]  L’ensemble est un exemple de conservatisme chrétien imprégné de doctrines spécifiquement mormones.  Malgré tout, le texte de la Version du roi Jacques, n’a subi aucune transformation, ce qui tend à prouver que le travail de Smith n’eut jamais le succès escompté.  Au mieux, la traduction inspirée fut prise en compte de façon annexe, mais elle ne remplacera probablement jamais le texte original.  L’église sait la chose délicate et revendique d’ailleurs le fait de ne pas avoir altéré le texte même[39].

Malgré les efforts des officiels mormons pour valoriser la traduction de Joseph Smith, l’édition de 1979, qui reprend le travail de Smith, demeure pour le simple fidèle une bible, certes annotée, mais une bible avant tout.  En revanche, pour les autorités il s’agit d’un rocher théologique auquel l’église est arrimée, même si les transformations apportées gardent une forme annexe.  Même pour les plus érudits, la modification du contenu reste difficile à imposer.[40]  Paradoxalement, le mormonisme, qui revendique la Restauration chrétienne, par le prompt rétablissement des écritures originelles, se trouve près de deux siècle après sa création sans une bible qui la satisfasse pleinement.

 

L’histoire montre clairement que dès sa création, l’église de Jésus Christ des saints des derniers jours a porté un regard ambigu sur la Bible.  Connaissant l’attachement de Smith à la pureté des écritures, le principe de correction (qui passe accessoirement par l’explication de texte et la ré-interprétation que Joseph Smith qualifiait lui-même d’acte apostat) n’échappe à un délicat paradoxe que grâce à son statut de prophète inspiré.  Définir Smith comme un messager ou un imposteur est une affaire de foi, et cette étude n’a pas pour but de juger la légitimité du fondateur de l’église mormone (de nombreux commentateurs s’en sont déjà attribué la tâche).

Il est évident que les l’Eglise des Saints des derniers jours pratique un biblicisme à part.  Cela ne semble pas pour autant la déstabiliser car pour les fidèles la Bible n’est pas une fin en soi.  Elle est un contexte, un cadre religieux dans lequel Smith tenta d’incorporer sa personne et son œuvre.  Bien sûr, le principe de restauration des textes originels eut été impossible à défendre si la Bible constituait, à elle seule, le socle théologique mormon, mais c’est précisément ailleurs que l’église de Smith puise sa raison d’être. 

Théologiquement, les mormons se distinguent des autres chrétiens par des écritures qui leur sont propres, et notamment par le Livre de Mormon, et c’est essentiellement cet ouvrage qui leur permet de prétendre au primitivisme.  Voyons alors quelles sont ces « choses claire et précieuses » que le Livre de Mormon proclame à la face du monde et que la Bible semble ignorer.  Qu’enseigne le Livre de Mormon de plus que la Bible et qui permette la Restauration ?  Comment contribue-t-il au processus de rupture recherché par l’Eglise ?  Comment ce testament des temps modernes intronise-t-il le mouvement de Joseph Smith et fait-il de cette communauté le peuple élu des derniers jours ?

 

 

 

 

NOTES DE BAS DE PAGES

[1] Nom donné aux présidents de l’Eglise depuis sa création en 1830. [2] INTROVIGNE, Massimo, Les Mormons, p. 32 ou OSTLING, Mormon America, p. 293.  [3] Les Articles de foi sont treize points fondamentaux de croyance auxquels souscrivent les membres de l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours.  Joseph Smith les écrivit pour la première fois dans une lettre à John Wentworth, rédacteur du Chicago Democrat, qui souhaitait s’informer sur les convictions des membres de l'Église. La lettre devint connue sous le nom de « la lettre à Wentworth » et fut publiée pour la première fois en mars 1842 dans le Times and Seasons. Le 10 octobre 1880, les Articles de foi furent officiellement acceptés comme Écriture par vote des membres de l'Église et furent inclus dans La perle de grand prix [4] ROBINSON, Stephen E. & BLOMBERG, Craig L., How Wide the Divide: A Mormon & An Evangelical in Conversation, InterVarsity Press, Downers Grove Illinois, 1997, p. 17.  [5] Joseph Fielding McConkie est ici cité par OSTLING, Richard N. et Joan K., Mormon America : the Power and the Promise, p. 293.  [6] Le Livre de Mormon, 1Néphi 13:34.[7] nom donné de façon générique aux non-mormons, Gentiles en anglais.[8] Le Livre de Mormon, 1Néphi 13:26-29.  [9] Le Livre de Mormon, 1Néphi 13:40.  [10] Guide des Ecritures, « Liste alphabétique des sujets », voir l’entrée « Ecritures ».  [11] QUERE, France, Les évangiles apocryphes, p. 9.  [12] France QUERE, dans Les évangiles apocryphes, p. 10, rappelle que le premier nom donné aux « évangiles apocryphes » était « évangiles étrangers », ce qui souligne clairement cette crainte envers le changement en provenance de « l’extérieur ».   [13] Guide des Ecritures, « Liste alphabétique des sujets », voir l’entrée « Apocryphes ».  [14] Doctrine et Alliances, 91:1-6.  [15] OSTLING, Mormon America, p 289.  [16] BARLOW, Mormons and the Bible, p. 21.  [17] BARLOW, Mormons and the Bible, p. 45-46.  [18] BARLOW, Mormons and the Bible, p. 52.  [19] ROBINSON & BLOMBERG, How Wide the Divide?, p. 65.  [20] Guide des Ecritures, « Liste alphabétique des sujets », voir l’entrée « Traduction de Joseph Smith ».  [21] Doctrines et Alliances, voir la présentation de la Section 45.  [22] BARLOW, Mormons and the Bible, 1991, p. 52, 54.  [23] BARLOW, Mormons and the Bible, p. 53.  [24] BLOMBERG, Craig L. & ROBINSON, Stephen E., How Wide the Divide?, p. 64.  [25] Doctrines et Alliances, 45:59-62.  [26] dans la Perle de grand prix.  [27] Guide des Ecritures, « Liste alphabétique des sujets », voir l’entrée « Traduction de Joseph Smith ».  [28] BARLOW, Mormons and the Bible, p. 19.  [29] Certains auteurs préfèrent parler de « version autorisée » puisqu’à l’origine la KJV fut conseillée de façon temporaire dans l’attente de la version inspirée de Joseph Smith.  [30] La Bible dans la version du roi Jacques était reconnue et acceptée par la plupart des protestants, malgré des débuts difficiles face à la Bible de Genève.  Elle reste aujourd’hui encore, dans sa version actualisée, une référence.  [31] BARLOW, Mormons and the Bible, p. 155.  [32] OSTLING, Mormon America, p. 292.  [33] MATTHEWS, Robert J., “The New Publications of the Standard Works – 1979, 1981”, Brigham Young University Studies: A Voice for the Community of LDS Scholars, Vol. 22:4, BYU Press, Provo, Utah, Fall 1982, p. 387-88.  [34] ROBINSON & BLOMBERG, How Wide the Divide ?, p. 59.  [35] X  [36] BARLOW, Mormons and the Bible, p. 158-160.  [37] Mouvement dissident qui refusa de suivre Brigham Young à la mort de Joseph Smith, cette église constitue aujourd’hui, le deuxième mouvement issu des enseignement de Joseph Smith.  [38] MATTHEWS, Robert J., “The New Publications of the Standard Works – 1979, 1981”, p. 389.  [39] MATTHEWS, Robert J., “The New Publications of the Standard Works – 1979, 1981”, p. 388, p. 390.  [40] A savoir essentiellement les théologiens de renom qui ont travaillé à cette édition (Bruce McConkie en tête), les présidences qui les ont soutenus, et l’ensemble de l’aile conservatrice mormone d’une manière générale.

 

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