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LES JEUX OLYMPIQUES CHEZ LES MORMONS
Les mormons jouent à fond la carte des Jeux

 

Omniprésente et omnipotente à Salt Lake City, l'Eglise mormone entend profiter de l'occasion pour élargir son audience. Mais le prosélytisme sera aussi discret que possible

 

Julie Cart

Los Angeles Times

repris dans le Courrier International du 7 février 2002

 

Lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver de Salt Lake City, le monde verra chanter le choeur du Mormon Tabernacle Choir, se dresser le temple mormon en toile de fond de la remise des médailles et un évêque mormon, l'affable organisateur des JO, accueillir les athlètes et les invités venus des quatre coins de la planète. Les XIXe Jeux d'hiver constitueront une vitrine tant pour Salt Lake City que pour l'institution qui domine la ville : l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, le nom officiel de l'Eglise mormone.

Mais les Jeux placent aussi devant un dilemme une religion qui compte 60 000 missionnaires. Comment profiter de l'occasion unique de promouvoir son message auprès d'un public international tout en évitant d'en faire trop pour ne pas choquer des visiteurs venus assister à une simple compétition de curling, par exemple ? Ainsi, les mormons ont-ils interdit à leurs missionnaires en costume sombre de se rendre dans les rues du centre-ville, à l'aéroport ou sur les sites olympiques, et donné l'ordre aux 200 "guides missionnaires" qui travaillent à Temple Square de s'abstenir de tout prosélytisme. Stephen Pace, responsable d'un groupe de citoyens inquiets du coût des Jeux pour le contribuable et l'un des détracteurs de l'Eglise, s'esclaffe lorsqu'on lui demande si celle-ci affirmera sa présence durant l'événement. "D'un point de vue local, la question est : 'pourquoi en serait-il autrement durant les Jeux ?' réplique-t-il. L'Eglise n'a jamais eu la réputation de faire quoi que ce soit avec discrétion. L'Utah est une théocratie. La raison pour laquelle ils ne vont pas trop loin dans leurs excès tient à ce bâton dans les roues qu'on appelle la Constitution américaine."

Bien qu'officiellement l'Eglise mormone reste neutre sur la question, les entreprises qui lui appartiennent ont fait un don de 211 000 dollars [244 000 euros] destinés à soutenir la campagne en faveur de la candidature de Salt Lake City à l'organisation des JO d'hiver 2002. Elle a ensuite donné des millions de dollars et prêté de nombreux terrains pour les sites olympiques. "Il est certain que les réputations de l'Utah, de Salt Lake City et de l'Eglise sont étroitement liées", reconnaît Michael Otterson, le porte-parole en chef de cette dernière. "Parce que l'image de la ville se confond tellement avec celle de l'Eglise mormone, nous nous devons de démontrer à quel point il est ridicule de parler de Jeux mormons. Nous comprenons pourquoi il en est ainsi, mais c'est à la fois faux et injuste. Nous sommes une organisation religieuse. Nous ne sommes pas une entreprise commerciale qui cherche à vendre sa marchandise."

Il n'empêche que le décor est planté pour une extraordinaire représentation. L'Eglise a loué le site de 4 hectares situé devant l'immense tabernacle et le majestueux temple pour permettre la création d'une place des Médailles, et a financé à hauteur de 5 millions de dollars la transformation de l'ancien parc de stationnement en une zone piétonnière bordée de commerces. Jusqu'à 100 000 personnes devraient s'y retrouver tous les soirs, sans parler des 3 milliards de téléspectateurs attendus à travers le monde. Pour l'Eglise, cela représente de la publicité gratuite, accusent certains. "Ridicule, ceux qui disent cela sont mal informés", réfute M. Otterson, en soulignant que les médias vont de toute façon montrer des images des bâtiments religieux, lesquels font partie intégrante du paysage urbain, à l'instar de l'Opéra de Sydney qui a été pendant longtemps associé visuellement aux Jeux d'été 2000. "On ne va pas non plus recouvrir [le temple] d'un drap, poursuit-il. Son image sera largement diffusée, avec ou sans la place des Médailles."

Mitt Romney, chef du Comité d'organisation de Salt Lake (SLOC) et évêque mormon, veut faire jouer au temple un rôle symbolique durant toute la durée de l'événement. Dans un mél reçu par le Salt Lake Tribune, Ken Bullock, un membre du SLOC, écrivait pourtant que "je sais que votre but ultime est de voir le temple mormon devenir ce qu'a été le temple bouddhiste pour les Jeux de Nagano, à savoir la structure dont se souviendra le monde entier". M. Romney et d'autres responsables olympiques ont planché sur ce sujet pendant des mois. Leurs réponses prouvent à quel point les chefs religieux marchent sur des oeufs : il leur faut reconnaître la prééminence de l'Eglise sans insister lourdement. "L'Eglise représente un élément important du tissu communautaire, affirme M. Romney. Mais ce serait rabaisser les extraordinaires contributions de toutes les religions à la communauté que d'attribuer à la seule Eglise mormone tout le mérite de l'organisation des Jeux. Mais il est vrai aussi que nous ne l'aurions pas fait sans elle." A en croire le maire, Rocky Anderson, l'Eglise est complètement intégrée à l'image de la ville, et il n'y voit aucun inconvénient. "Venir à Salt Lake City sans sentir la présence de l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, c'est comme aller à Rome sans remarquer la présence de l'Eglise catholique", lance-t-il.

Avec plus de 10 000 représentants de la presse internationale attendus, l'effort de communication se fera sur de nombreux fronts. Les fabricants de vêtements d'hiver et d'équipements de ski seront présents, tout comme la totalité des sponsors de produits olympiques. Des contestataires de tous bords débarqueront à Salt Lake City. Et d'autres confessions ont fait savoir qu'elles n'entendent absolument pas rester discrètes. L'Eglise mormone a créé en centre-ville un centre d'information à l'intention de la presse accréditée et un site Internet qui vante en douze langues les "100 grandes idées" de la religion mormone.

"De notre point de vue, ce n'est pas l'occasion de convertir les gens, mais plutôt de les informer", précise M. Otterson, en ajoutant que, si autour du monde on a entendu parler de celle-ci, bien peu de gens connaissent ses préceptes. Par exemple, elle a interdit la polygamie en 1890, mais le mythe sur la persistance de cette pratique a la vie dure. Les mormons se rendent compte qu'ils doivent se faire connaître d'un monde sceptique. Selon M. Otterson, il est probable qu'ils procéderont à un sondage après les Jeux pour mesurer le succès de leur campagne d'information.

Le quotidien Deseret News, organe de l'Eglise, a d'ores et déjà prévu la façon dont les médias présenteront la culture mormone. "Ils vont parler de notre rigueur et souligner le paradoxe de notre rôle dans le plus grand scandale de l'histoire des Jeux olympiques", prédisait un éditorial. L'Utah et sa population mormone sont peut-être las des clichés sur leur culture, cela ne les empêche pas de pratiquer l'autodérision. L'un des innombrables pin's olympiques officiels montre un bol de Jell-O [dessert de gélatine] vert tremblotant, déclaré friandise officielle l'année dernière par le Parlement de l'Etat. Sur un autre, on peut voir un bock de bière débordant de mousse et portant le chiffre 3,2, une façon de se moquer du faible degré d'alcool des produits locaux. Parmi les meilleures ventes figure un pin's bigarré arborant deux missionnaires mormons qui, lancés aux trousses d'un converti, pédalent furieusement sur leurs vélos, leurs cravates noires flottant dans le vent.