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Ce à quoi Romney croit

 

Karen Tumulty
Time
10mai 2007
Traduction  mormonisme.com
Les textes entre [ ] sont des ajouts du traducteur

Biographie de Mitt Romney

 

Il a fallu ressortir de vieilles photos de famille pour la campagne présidentielles de Mitt Romney, et c'est pour cela que le candidat, il n'y a pas si longtemps, a passé en revue de vieux souvenirs étalés sur la table de sa salle à manger. Dans une des boites, il tomba sur une lettre qu'il reconnut aussitôt: tapée à la machine, à interligne simple, longue de six pages.  Romney l'avait ouverte pour la première fois il y a quatre ans, lorsqu'il était missionnaire mormon en France. Cette lettre venait d'un père qu'il avait idolâtré en grandissant, et qu'il idolâtre toujours, d'un homme qu'il a lui même défini comme "un symbole de réussite". Et pourtant, il s'agissait là d'une lettre d'échec; probablement la seule fois où son père n'avait pu atteindre le grandiose objectif qu'il s'était fixé.

Il y avait tant à dire à ce fils qui, grâce à la distance, n’aura pas eu à être témoin de l’humiliation du père.  Mais la chose la plus importante que George Romney souhaitait dire à Mitt était qu'il n'avait aucun regret. "Ta mère et moi ne sommes pas affligés. En fait, nous nous sentons même soulagés", avait-t-il écrit en dernière page. "Nous nous étions engagés dans cela non parce que nous aspirions au poste, mais simplement parce que dans les circonstances actuelles nous nous serions sentis mal à l'aise si nous n’avions pas proposé nos services. Comme je l'ai déjà dit en de nombreuses circonstances, 'je l'ai ardemment souhaité et, malgré l'échec, je suis satisfait'."

Si vous avez moins de 60 ans, vous ne savez probablement pas qui était George Romney. Mais au tout début de la très mouvementée campagne présidentielle de 1968, le visionnaire et dynamique gouverneur du Michigan devançait tous les autres candidats en liste pour la nomination du candidat républicain aux présidentielles. La plupart des récits de l'époque, et encore d'aujourd'hui, attribuent sa chute à l'aveu imprudent et trop sincère qu’il avait fait en expliquant que son soutien initial à la guerre du Vietnam était dû à un "lavage de cerveau" opéré par les généraux et les diplomates. Mais il est également apparu que d'autres forces plus importantes travaillaient contre lui. George Romney appartenait à une branche progressiste du parti; en 1964, il avait retiré son soutien à Barry Goldwater sur la question des droits civils. Mais en 1968 cette tendance progressiste au sein du parti républicain commença a faiblir. Le triomphe fit apparaître un réalignement et un virage à droite des républicains.

Aujourd'hui, c’est au tour de Mitt d’être le Romney qui veut devenir président. Et encore une fois cela semble vouloir se faire pendant une période de réforme du parti républicain. Il a surpris les plus grands candidats du parti en levant plus de 21 millions de dollars, distançant aisément John McCain et ses maigres 13 millions de dollars, ainsi que Rudy Giulliani avec 16 millions de dollars. Il est placé devant les autres candidats dans un sondage du New Hampshire. Et lors du récent débat républicain qui alignait pour la première fois les prétendants pour 2008, il fut largement déclaré grand vainqueur grâce à son allure présidentielle. Ébranlé, le parti républicain est à la recherche, loin de Washington, d’un nouveau visage, un homme capable de miracles, et doté d'une bonne dose de charisme. Romney pourrait-il être l'Élu?

Les leçons d'un père

Le lendemain matin du jour où il retrouva cette lettre, Romney partit pour l'Iowa pour la 16ème fois en deux ans.  « Plus je vieillis, plus je vois mon père comme un homme intelligent, explique Romney.  Je prends exemple sur lui, son caractère, son sens de la vision, son sens du but».

Mais s'il y a quelque chose que le psychodrame des deux présidences Bush aurait dû nous enseigner, c'est que ce que les pères lèguent toujours à leurs garçons un héritage complexe.  Si vous regardez de vieilles photos de George Romney, la ressemblance ne peut vous échapper : mâchoire carrée, chevelure dense, allure athlétique. Chaque étape de sa vie a ramené Romney un peu plus dans le sillage de son père, en devenant un dirigeant de l'Église mormone, en devenant un homme d'affaire hors paire, en devenant un gouverneur républicain qui a défié les plus conservateurs de son parti avant d’être élu dans un état majoritairement démocrate.  Chacun des deux hommes a mené une spectaculaire opération de sauvetage auprès d'une entreprise en échec : le plus âgé pour une compagnie automobile, les plus jeune pour les J.O. d'hiver de 2002.  Aujourd'hui, à 60 ans, Mitt a l'âge que son père avait lorsqu'il s'est présenté aux présidentielles, quasiment à un mois près.  Romney aussi s'en rend compte. Il l'a fait remarquer à George Stephanopoulos de ABC : « Mon père… en fait, je ne suis qu'une petite ombre du vrai phénomène ».

Est-ce que Romney version 2.0 est un vrai phénomène ? est précisément la question que tout le monde se pose en ce moment.  Au-delà des apparences et des similitudes biographiques, il y a peut être une vraie différence entre les deux hommes.  Alors que George tenait ferme face aux forces politiques dominantes, il semble que Mitt puisse changer de veste en fonction des vents et saisons. On ne peut alors s'empêcher de se demander s'il n'en a pas conclu que la fermeté dont son père avait fait preuve est en fait précisément la conduite à éviter s'il ne veut pas finir comme lui, en annexes des manuels d'histoire présidentielle.

Candidat dans le progressiste État du Massachusetts, Mitt Romney, avait insisté sur le fait que, en dépit de ses convictions personnelles, « l'avortement devrait être permis et légalisé dans ce pays… Je soutiens et défend cette loi, et le droit d'une femme à faire ce choix ».  On trouve en ce moment sur YouTube la vidéo adroitement présentée d'un des débats de sa campagne pour les sénatoriales de 1994 (un projet de carrière atteint, là où son père, lui, avait échoué face à Ted Kennedy).  Dans ce clip, Romney présente sa position en faveur du choix à l'avortement : « Vous ne me verrez pas hésiter sur le sujet, ou émettre des 'si' ».  Il cite sa mère, candidate malheureuse aux sénatoriales du Michigan en 1970, militant en faveur du droit à l'avortement, ainsi que la déchirante tragédie qu'a connue la sœur adolescente de son beau frère - « un très proche membre de ma famille, qui m'était très cher et très proche » -- morte d'un avortement illégal et bâclé dans les années 1960.

Ceux qui sont proches de Romney doutent qu'il ait, en réalité, jamais été aussi engagé en faveur de l'avortement, comme ces commentaires pourraient le laisser croire. Il est plus probable, pensent ceux-ci, que Romney ait réalisé que des restrictions à l'avortement ne pouvaient atterrir sur le bureau du gouverneur d'un état aussi progressiste que le Massachusetts. Joel Peterson, ami de longue date et fondateur d'un fond de pension à Salt Lake City raconte que Romney "savait que cela ne pourrait jamais être soumis à un vote, alors il a mis l'idée de côté.  Est-ce de la politique opportuniste?  Peut être bien".

Maintenant qu'il est engagé dans des primaires présidentielles pour lesquelles les évangélistes représentent un quart de l'électorat, Romney affirme toutefois que la décision de la Cours Suprême sur l'avortement, l’arrêté Roe v. Wade, "brade la valeur de la vie humaine".  Et ce n'est pas le seul sujet sur lequel il semble faire machine arrière en fonction de la réaction des électeurs qu'il tente de séduire.  Alors que le Romney du Massachusetts semblait acquis à la cause de "la pleine égalité entre les citoyens gays et lesbiens aux Etats-Unis", il se décrit maintenant comme "un défenseur des mariages traditionnels". Entant que candidat au poste de gouverneur d'un État connu sous le nom de Taxachusetts, Romney a résisté à la promesse démagogique d'un allègement des taxes. Bien que candidat aux présidentielles pour le parti républicain, il a été le premier de la liste à donner son nom à un nouvel impôt.

En fonction dans le Massachusetts, il s'est opposé à la National Riffle Association (le puissant lobby pro-armes aux États-Unis) en défendant le projet de loi Brady et une interdiction des armes de guerre, s'enorgueillissant de ne pas faire cause commune avec la N.R.A.  Puis, plus tard, en août dernier, il se vanta d'être devenu membre à vie de l'association pro-arme. Tellement désireux de prouver son sincère attachement au second amendement [qui garantit à tout citoyen américain le droit de posséder une arme à feu], il se targua dans le New Hampshire d'avoir "été chasseur à peu près toute sa vie". Avant que son équipe de campagne admette en fait qu'il n'avait été à la chasse que deux fois; une fois adolescent, et une fois l'année dernière, lors d'un voyage avec de généreux donateurs du parti républicain.

D'autres clarifications vinrent par la suite : Romney précisa qu'il n'avait chassé que de petits animaux pendant de nombreuses années, bien qu'il ne possède pas d'arme à feu.  « Laissez Mitt Romney se tirer une balle dans le pied avec une arme qu'il ne possède pas », a écrit l'éditorialiste du Boston Globe Joan Vennochi.

Adaptabilité ou opportunisme

Si vous comparez ce qu'il proclamait dans le Massachusetts avec ce qu'il dit maintenant, il semble logique de se demander : Mitt Romney disait-il la vérité sur son compte à l'époque ou bien le fait-il maintenant ? Quelle est la frontière entre adaptabilité et opportunisme ?  Romney indique que tout ce qu'il dit vient du cœur.  Sur certains sujets, explique-t-il, ce sont les circonstances qui changent, pas lui.  Lorsqu'en 1994, il défendit les droits civiques des gays – une position qu'il revendique toujours – le mariage gay n'était à l'horizon ni sur le plan politique ni sur le plan légal.  Sur d'autres thèmes, affirme-t-il, ses opposants voient des contradictions là où il n'y en a pas.  Bien que ses convictions ne soient pas compatibles avec celles de la NRA sur tous les sujets, indique-t-il, il a toujours défendu le droit fondamental à porter une arme.  « Je peux refaire la même affirmation, et quelqu'un qui traitera le sujet ne retranscrira qu'une partie de mes propos, et alors ils diront 'oh, il a donc changé d'avis' », me raconte-t-il, avant d’ajouter avec ce flegme qui le caractérise : « la politique est ainsi faite, ça ne me dérange pas».

Sur la question de l'avortement Romney indique simplement qu'il a changé d'avis.  Il se souvient que cela est arrivé lors d'une révélation précise, le 9 novembre 2004, à l’occasion d'un entretien avec un chercheur qui travaille sur les cellules souches embryonnaires et qui lui a confié qu'il ne pensait pas que le clonage thérapeutique pose de problème moral puisque les embryons sont détruits à 14 jours.  « J'ai été terriblement choqué, que nous ayons tant dévalorisé la vie humaine dans ce contexte de droit à l'avortement, qu'il m'a semblé important de défendre la dignité de la vie humaine », explique Romney.  « Nous apprenons avec l'expérience.  Nos points de vues s'affinent avec le temps, mais les principes restent les mêmes.  J'ai un certain nombre de principes, et les principes ça ne change pas ».

Romney est-il capable de convaincre l'électorat qu'il y a un des fondements au milieu de toutes ces contorsions ?  C'est bien ce défi qui pourrait décider de la longévité de la candidature Romney, ou la jeter aux oubliettes en un éclair.  Parmi toutes les raisons qui ont fait que le dernier candidat aux présidentielles issu du Massachusetts a échoué, la pire fut la douzaine de mots prononcés par John Kerry et qu'il serait certainement prêt à tout pour effacer : « J'ai effectivement voté pour les 87 millions avant de voter contre ».  Mais puisque depuis cela nous avons eu trois ans pour juger des conséquences de notre fermeté sur le sujet de l'Iraq, peut être que le prix à payer pour de nouveaux mensonges n'aura pas à être aussi élevé.

Reste encore à voir comment l'électorat conservateur réagira aux transformations de Romney. "Ces conversions de mourant repenti – ses engagements contre l'avortement, contre les homosexuels, etc. – ne sont pas crédibles", déclare Paul Weyrich, un des fondateurs de la Heritage Foundation et de la Moral Majority, les remparts religieux et politiques de ce qui fut un temps connu comme la Nouvelle Droite. "Les gens ne le croient simplement pas".

D'autres voient une cohérence, si ce n'est dans ses positions passées, dans la direction qu'il emprunte. Il se distingue de McCain avec des écarts idéologiques qui le rendent plus insaisissable, en se rangeant tantôt du côté des conservateurs et tantôt contre eux. "Selon moi, les évolutions de Romney montrent au moins qu'il est désireux d'écouter et de changer. Je pense que c'est sincère", affirme Tommy Hartnett, l'ancien représentant au Congrès de la Caroline du Sud, un catholique qui a soutenu Romney au début des primaires dans cet État.

Le capital risqueur

La formation de Romney à cette course a commencé très tôt. Il avait 15 ans quand son père s'est présenté au poste de gouverneur dans un État où aucun républicain n'avait été élu en 14 ans.  George a mis très tôt Mitt au travail sur ses stands de campagne, où le jeune homme scandait par micro: "Vous devriez élire mon père au poste de gouverneur. C'est vraiment quelqu'un de formidable. Il faut le soutenir. Il va changer les choses".  Mitt se rend maintenant compte que son père avait à l'esprit autre chose que sa propre carrière politique: "Il m'enseignait comment faire".

Willard Mitt, qui fut appelé Billy jusqu'à ce qu'il soit suffisamment grand pour protester et obtienne qu'on l'appelle par son deuxième prénom, était le bébé de la famille, dont l'arrivée six ans après ses trois frères et soeurs fut vécu à la fois comme un choc et un miracle. Quand Mitt avait sept ans, George a repris une société de construction automobile en faillite appelée American Motors et y a introduit un élément de conception radicalement nouveau: les ailerons à l’arrière et du chrome en abondance.  Un engin qu'il appela la "compact car", une berline montée sur une structure plus petite pour être moins chère.

La Rambler s'est avérée être un succès, essentiellement parce que Romney en a fait autant une croisade qu'une opération commerciale.  En 1959, il faisait la couverture de Time, et le dossier central le décrivait "comme un homme de stature, au verbe biblique, animé d'une flamme alimentée par un zèle missionnaire".  Time souligna que George Romney faisait l'unanimité dans les clubs réservés à la gente féminine. Ils les fixait les femmes de "son regard bleu-gris" et leur lançait: "Mesdames, pourquoi conduisez-vous de si grosses voitures? Vous n'avez pas besoin de pareils monstres pour aller acheter un paquet d'épingles à cheveux au magasin du coin. Pensez à la note d'essence!" Transposer ces techniques de ventes à la politique n'a pas demandé un grand effort d'adaptation.

En revanche, la constitution est quelque chose qu'il aurait aimé adapter, ou du moins tenter d'adapter. Car il n'est pas certain que George, né à Mexico de parents expatriés, remplissait les conditions de l'article II de la Constitution qui requiert que le président soit "citoyen américain de naissance". On demanda à son fils lors du premier débat de campagne républicain si cet impératif pouvait être changé pour permettre, par exemple, au gouverneur californien, natif d'Autriche, Arnold Schwarzenegger de se présenter. "Probablement pas", a répondu Mitt.

Être une famille mormone dans la petite ville de Bloomfield Hills n'était pas chose courante, néanmoins Mitt ne souvient pas avoir souffert d’ostracisme à l'école préparatoire élitiste de Cranbrook qu'il fréquentait. (Souvenons nous qu'il était le fils du gouverneur). « Je ne portais pas ma religion comme un fardeau.  Je ne fumais pas, je ne buvais pas, et c'était à peu près tout » ce qui me différenciait de mes camarades de classe sur le plan social, raconte-t-il.  « Je pense qu'être différent de ses pairs est quelque chose de bon pour le développement de la personnalité.  C'est une bénédiction que d'être différent et de le revendiquer ».

C'est à l'université qu'il a connu sa plus grosse crise de foi, alors qu'il se demandait s'il devait partir en mission, comme son grand-père, son père, et son frère l'avaient fait.  Mitt était éperdument amoureux de Ann, son amour de lycée et sa future femme. Et il ne supportait pas l'idée d'être séparé d'elle pendant plus de deux ans.  Il raconte aussi qu'il se sentait coupable pour le report d'incorporation que cela engendrerait, alors que les autres jeunes gens de son âge partaient pour le Vietnam.  Au final, c'est Ann, une épiscopalienne qui allait à l'église une fois l'an et convertie au mormonisme, qui le convainquit de partir en mission, en lui expliquant qu'il le regretterait toute sa vie s'il ne le faisait pas.  Romney n'a pas converti beaucoup de français mais a trouvé que l'expérience était un bon exercice de focalisation, raconte-t-il.  « Je me suis construit avec ma foi, toute ma vie.  Elle m'a permis d'être meilleur que je ne l'aurais été sans elle ».

La mission effectuée et la licence décrochée, Mitt et son père n'avaient pas les mêmes objectifs pour la suite.  George voulait que Mitt fasse son droit, et Mitt voulait aller en école de commerce.  Alors Mitt a suivi les deux cursus simultanément à Harvard.  Puis Mitt a immédiatement mis son apprentissage commercial en pratique avec une grande réussite.  Mais au contraire de son père qui était un industriel qui avait fait sa fortune sur ce qu'il produisait, Mitt devint d'abord consultant puis capital risqueur, un domaine dans lequel, raconte son ancien associé et actuel directeur de campagne Bob White, « vous devez être capable de rapidement reconnaître une bonne occasion.  Il faut savoir évaluer les choses assez très vite et dans un lapse de temps assez court ».  Les capital risqueurs prennent de gros risques, en espérant des retours sur investissements encore plus importants, souvent en restructurant une affaire, se débarrassant de ce qui ne marche pas, et remodelant ce qui marche, pour ensuite recéder le tout avec de gros bénéfices.  La société de Romney, Bain Capital, a démarré en 1984 avec 37 millions de dollars de capitaux en gestion.  A la fin des années 1990, elle gérait des milliards.  L'une des plus grosses réussites de Romney a été de cerner le potentiel de la société Staples, spécialisée en fourniture de bureau dans les années 1980, alors peu pensaient à l’époque que les entreprises pourraient vouloir se faire livrer leur blocs notes et stylos.  En décrivant son style de gouvernance, Romney ne feint pas de cacher ses différences avec l'actuel occupant de Bureau Oval.  Romney adore « éplucher les données d'un dossier », raconte-t-il, et il n'aime pas prendre une décision à moins d'avoir entendu des contradicteurs. « Je veux entendre les opinions divergentes, ajoute Romney, et je reviens ensuite aux données et à l'analyse ».

A la fin des années 1990, il ne se satisfaisait plus de sa lucrative carrière d'homme d'affaires.  En 1994, sa course pour le sénat contre Kennedy lui donna le virus de la politique.  Et bien qu'il perdît avec 41% des voix contre 58%, les sondages donnèrent des sueurs froides à la bête de campagne démocrate.  (La victoire de Kennedy fut la plus serrée depuis sa première élection de 1962).  Puis en 1999 se présenta la plus grande occasion de changement que Mitt se vit offrir : il fut recruté pour reprendre en main l'organisation de J.O d'hiver de Salt Lake City noyés dans le scandale, et qu'il sortit dès 2002 d'un déficit opérationnel de près de 400 millions de dollars.  L'entrain avec lequel il fit cela, ralliant à lui 23 000 volontaires, a fait de lui une célébrité, à laquelle s'ajouta une aura de sainteté pour en avoir réussi le lancement au lendemain des attentats du 11 septembre.

La torche olympique venait à peine de s'éteindre que Romney décida de se relancer dans l'aventure politique, avec encore une fois cet instinct d'investisseur qui sait saisir une bonne occasion.  Il sortit la vulnérable candidate républicaine, le gouverneur Jane Swift, après avoir un temps promis qu'il ne se présenterait pas contre elle, puis balaya la démocrate Shannon O'Brien.  Après qu'elle l'ait accusé de « masquer sa foi en un système de valeurs très conservatrices », Romney la qualifia d’ « inconvenante », laissant l'impression qu'il considérait sa remarque comme une attaque à peine voilée sur son appartenance religieuse.  Il remporta l'élection avec 50% des voix contre 45% en l'emportant dans plusieurs régions démocrates de l'État.

Ses détracteurs affirment que peu de choses sortirent de ses quatre années en poste.  « Il y a deux façons de percevoir cet homme: soit comme un verre à moitié vide, soit comme un verre complètement vide », lance Stephen Crosby, un républicain qui a appartenu dans l'équipe de Swift et qui est désormais conseiller d'éducation en études politiques de troisième cycle à l'université du Massachusetts à Boston.  Les slogans et les discours de campagne vantent son renversement de la tendance économique.  Mais Michael Widmer, président de la non-partisane Massachusetts Taxpayers Foundation, souligne que le Massachusetts est maintenant passé derrière la plupart des autres États en terme de créations d'emplois. Et bien que Romney soit venu à bout d'un déficit de 3 milliards de dollars sans augmenter les impôts, il a dû néanmoins accroître certains prix et alléger la charge de l'État en réduisant les aides aux villes et municipalités pour obtenir ce résultat.

Il est intéressant de noter que la plus grosse réussite de son mandat, à savoir le nouveau programme de santé de l'État, est un point auquel il fait rarement allusion. Peut-être est-ce parce que ce dernier coûte finalement plus cher que cela avait été annoncé ou parce que le concept de "système de santé universel" est une idée qui rappelle davantage le programme de Hillary Clinton que celui d'un républicain.  Bien que le mot de la fin fut attribué à un corps législatif démocrate, les fonctionnaires du Massachussets affirment que cela n'aurait pu se faire si Romney n'avait pas vendu le concept de couverture santé universelle aux électeurs et aux entreprises. Il est également le gouverneur qui a lancé l'idée qu’il fallait obliger une personne à cotiser pour une assurance santé si celle-ci n'était pas fournie par l'employeur – une démarche qui a offert aux démocrates l'occasion dont ils avaient besoin pour solliciter la mise en place de mesures plus controversées du plan santé.

Ce qui est difficile à avaler pour beaucoup de citoyens du Massachusetts est le fait que l'État progressiste soit devenu un sujet de railleries récurrent de la part de Romney.  Mais, de fait, cela a permis à Romney d'attirer l'attention de la nation toute entière sur des sujets sociaux chers aux conservateurs: la recherche sur les cellules souches et la mariage homosexuel.  Lorsque le 18 novembre 2003, la Cour Suprême du Massachusetts a établi que la constitution de l'État autorisait le mariage gay, il entreprit de modifier la constitution pour l'interdire. Il plaida également pour un amendement de la constitution fédérale, se plaçant sur le sujet encore plus à droite que McCain. Puis il entra en guerre avec les législateurs démocrates sur le thème des cellules souches, bien que sa position sur le sujet ne soit pas complètement en accord avec celle des groupes anti-avortement.  Romney, dont la femme souffre de multiples formes de scléroses, défend l'utilisation d'embryons cultivés mais pas pour la fertilisation in vitro. Il n'est pas en faveur du clonage.

Tout cela, d'une façon plutôt commode, l'a placé dans la position dans laquelle il se trouve aujourd'hui, se réclamant d'un vrai conservatisme dans des primaires républicaines qui en avaient besoin.  Romney explique qu’il veut que les électeurs voient en lui « quelqu'un qui a une rare expérience dans la gestion de situations difficiles ».  Il a même donné à son mémoire sur les Jeux Olympiques Le renversement.  La question à laquelle il doit cependant répondre maintenant est : est-ce que cela décrit ce qu’il peut accomplir ? Ou, qu’est-il capable de faire pour être élu ?