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Index / Les Mormons dans la presse / Le Nouvel Utah: un état en pleine mutation

 

Le Nouvel Utah

 

Ca n’est plus la terre mormone de vos pères.  L’état surnommé l’état de la ruche semble se moderniser, se diversifier, et offre du travail à ses enfants.

 

Time magazine

Terry McCarthy

Dimanche 3 février 2002

article source

Traduction Fabrice Cellier, mormonisme.com

Statistiques et graphiques sur la démographie mormone en Utah

 

Le chemin qui mène au bureau de Gordon Hinckley, le président de l’église mormone, traverse de longs couloirs couverts de tapis, aux murs ornés de panneaux boisés, et ponctués de portes sécurisées qui s’ouvrent et se ferment sans un bruit surveillées par des gardes qui semblent figés.  C’est comme traverser dans un film de David Lynch.  Dans cette enceinte silencieuse, des groupes d’hommes grisonnants, portant le même costume noir, se croisent en affichant le sourire rayonnant d’entrepreneurs des pompes funèbres.  Tout le monde est scrupuleusement poli, mais en tant que visiteur on a l’impression d’avoir été parachuté au milieu d’une intrigue, sans en connaître le début ni la fin.

Gordon Hinckley, pensent les mormons, est en contact direct avec Dieu, qui en toute logique fait donc parti de l’intrigue.  Par conséquent, les fidèles ont été très attentifs en juillet dernier lorsque le dirigeant de l’Eglise de Jésus Christ des Saints des derniers jours a donné son discours annuel à l’occasion de « Pionner Day », la journée qui célèbre l’arrivée des pionniers mormons en Utah.  Mais au lieu de rendre un hommage lénifiant aux vertus mormones et aux succès remportés par la communauté pendant les 154 ans qui la sépare de son arrivée en Utah, Hinckley, 91 ans, a sermonné les 11 millions de mormons de part le monde en leur rappelant l’importance d’entretenir de bons rapports de voisinages.

Après avoir souligner que la population d’Utah offrait maintenant « une grande diversité », a reproché à la majorité mormone d’avoir un comportement communautariste et d’adopter airs supérieurs en sainteté.  Le discours a partagé l’Utah, et est devenu un point central du débat sur le devenir de l’Eglise.  Hinckley, dont la bonhomie souriante le place au-dessus de pareille controverse, a confié à Time dans un entretien conduit dans son bureau « être individu ouvert.  Je pense que nous devrions tous être ainsi ; mais cela demande une évolution, ça n’arrive pas en un jour ».  Depuis qu’il en est devenu le président en 1995, le très médiatique Gordon Hinckley tente de pousser l’Eglise des SDJ à être plus ouverte.  La chose n’est pas aisée.  Même les récentes propositions de distribuer des préservatifs aux athlètes pendant les Jeux Olympiques a soulevé une vague de protestations.  Mormonisme rime avec Utah, et cette religion conservatrice a formé l’état politiquement, socialement et culturellement.  Mais l’état évolue avec l’Eglise.  Les deux se sont emparé des J.O., et de son million et demi de visiteurs attendus et ses trois millions de téléspectateurs à travers le monde, pour mettre en avant leurs changements et parfaire leur image aux yeux du monde.  « Nous espérons, avec tant de gens parmi nous, que cela permettra de chasser les vieux préjugés », ajoute Hinckley.

L’image de l’Utah fut brièvement ternie à la fin de l’année de 1998 par la révélation d’une affaire de pots de vins versés aux membres du Comité International Olympique sous la forme d’argent, de cadeaux et de bourses d’études pour leurs enfants pour un montant de plus d’un million de dollars en échange de l’attribution des Jeux Olympiques d’hiver à Salt Lake City ; suivant ainsi l’horrible exemple donné par d’autres villes qui se sont vu attribuer les jeux.  Tom Welch, un ancien président du Comité d’organisation de Salt Lake, et Dave Johnson, un ancien vice président, ont été inculpé, notamment pour corruption et fraude.  Les accusations ont été rejetées l’année dernière, mais le département de la justice fait appel du renvoi le mois dernier.  Tout au long de l’affaire, l’église mormone a tenté de rester à l’écart du scandale.  Hinckley affirme qu’il avait donné l’instruction à l’Eglise de rester strictement « neutre » pour tout ce qui concerne les J.O.  Tous espèrent qu’au moment des cérémonies d’ouverture, le scandale sera largement oublié.

La communauté puritaine, homogène de souche blanche du Deseret, comme les mormons avaient l’habitude de désigner leur base géographique, se diversifie avec l’arrivée de gens de races, de cultes, et perspectives différentes.  Le gouverneur Mike Leavitt raconte que lorsqu’il est arrivé en poste il y a neuf ans, 8% de la population était issue de minorités ethniques.  Aujourd’hui ce chiffre de 14% et sera de 17% lorsque son mandat arrivera à terme dans trois ans.  Le recensement de l’année 2000 a montré une hausse de 138% de la population hispanique sur l’ensemble des années 1990, ainsi qu’une hausse de 740% des gens revendiquant désormais vivre en couple du « même sexe ».  Quelques 25 000 personnes ont participé au défilé de la Gay Pride de l’été dernier à Salt Lake City.  Les chiffres de l’Eglise indiquent que les mormons constituent aujourd’hui 73% de la population de l’état contre 77% en 1990, et 53% de la population de la ville de Salt Lake contre 57% à cette même date.  D’aucun affirme qu’en comptant les mormons repentis le chiffre pour l’ensemble de l’état serait en fait plus proche de 63%.  La ville, qui est la capitale de l’état avec une population de 182 000 âmes, a maintenant un des maires les plus libéraux du pays.  Les transformations viennent par le haut, avec les dirigeants de l’Eglise qui réalisent l’intérêt d’une plus grande ouverture, et par le bas, avec des changements démographiques qui orientent l’état vers une plus grande diversification.

Ces deux impulsions ont les mêmes racines, répondant à l’appellation de problème chinois de l’Utah.  Avec le taux de natalité le plus fort du pays, l’état a besoin d’alimenter une croissance économique supérieure à la moyenne pour simplement pourvoir aux besoins d’une population croissante.  « C’est un état jeune avec une main d’œuvre croissant deux fois plus vite que la moyenne nationale, explique Leavitt.  Nous avons besoin de créer des emplois pour nos enfants et petits-enfants.  Et il est clair que nous devrons attirer des nouveaux visages en Utah parvenir à cela ».  Le vieux piliers de l’économie de l’Utah – l’agriculture, l’industrie minière, et les bases militaires – sont sur le déclin, et l’état a donc activement transféré ses efforts vers les industries de hautes technologies en plein développement, et a besoin d’attirer des experts pour atteindre son objectif. 

L’Utah n’est plus l’état dans lequel 120 colons venus de l’Arkansas furent tués lors de l’infâme massacre de Mountain Meadows en 1857pour ne pas avoir été mormons.  Désormais les portes de l’état de la ruche sont grandes ouvertes.  Cinq millions d’individus ont visité ses cinq parcs nationaux l’année dernière.  Un chiffre record de 3,4 millions de skieurs quotidiens dans les 14 stations des Rocheuses fut enregistré la saison dernière.  Et l’Utah fait des pieds et des mains pour attirer les universitaires en sciences, les génies de la programmation informatique, et les projets capitalistiques du pays tout entier.

Les premiers pionniers mormons vinrent en Utah contraints et forcés.  Le fondateur du mouvement, Joseph Smith fut assassiné dans l’Illinois en 1844, et ses fidèles fuirent vers l’ouest pour échapper à la persécution.  Les non-mormons d’aujourd’hui ne viendront que parce qu’ils le veulent, et les dirigeants le savent.  Alors, machinalement, ils récitent les avantages à vivre en Utah : un faible taux de criminalité, de magnifiques montagnes, les cinq parcs nationaux, une population callée en technologies avec le plus haut taux propriétaires d’ordinateur, le centre de Salt Lake à 45 minutes de stations de ski de renommées mondiales.  Et cependant cette image de « paradis repoussé » persiste.  La présence mormone demeure présente en arrière plan, comme une musique de générique qui ne s’arrête jamais.  « Mes parents pensent que je suis folle de vivre ici, raconte Katherine Glover, une urbaniste de 36 ans qui a quitté San Francisco pour Salt Lake l’année dernière, et qui adore l’endroit.

Malgré les évolutions les clichés ne sont jamais loin.  Ceux qui visitent l’Utah connu pour la polygamie et sa sévère législation concernant la vente et la consommation d’alcool pourraient être surpris d’apprendre que l’état produit une bière appelée Polygamy Porter[1], dont le slogan publicitaire est « Pourquoi n’en prendre qu’une ? »  Les bars et les night clubs fleurissent à Salt Lake.  La législation de l’état sur l’alcool s’assouplie progressivement ; depuis août dernier il est pour la première fois légal de faire de la publicité pour de l’alcool.  Selon le gouverneur Leavitt il y aura 1305 points de vente permettant d’acheter des consommations alcoolisé « dans l’enceinte des Jeux d’hiver », soit deux fois plus d’endroits qu’aux précédents JO d’hiver de Lillehammer et Nagano cumulés.  Aussi, la société saine, propre, et sans criminalité imaginée par les fondateurs de l’église mormone produit aujourd’hui des punks nihilistes aux cheveux dressés en pointes (dépeints dans le film SLC Punks !), des gothiques vêtus de noir, et le plus haut taux de consommation de Prozac que le pays connaisse.  Malgré la forte antipathie de l’église mormone pour l’homosexualité, Salt Lake City est aussi connu à travers le monde pour abriter un mouvement lesbien avant-gardiste. 

« Vivre en Utah c’est vivre dans un état de paradoxes », raconte Terry Tempes Williams, l’un des auteurs les plus connus de l’état.  L’Utah n’est pas vraiment la terre promise où coulent le lait et le miel comme le disait Brigham Young.  C’est un désert stérile, fais de rochers et d’un lac trop salé pour qu’un poisson puisse y vivre.  Les pionniers se sont démenés pour survivre dans ce paysage apocalyptique fait de rochers couleur sang et de plaines couleur souffre, luttant contre des sécheresses dignes de la bible, devant faire face à des invasions de criquets et une chaleur cuisante l’été.  Dans d’autres états de l’ouest pareilles difficultés ont donné naissance à un âpre individualisme.  En Utah, l’église des SDJ a encouragé une approche communautaire avec des liens forts.  Il en reste aujourd’hui des traces dans le « clanisme » que Hinckley critiquait lors de son discours de Pionner Day, et cela a mené à une polarisation persistante de la société malgré le fait que l’état soit en pleine transformation. 

« En Utah, les non-mormons ont toujours eu la sensation d’être une minorité opprimée ; et les mormons ont la sensation d’être une minorité opprimée dans le pays », explique Michael Zimmerman, avocat à Salt Lake et qui a travaillé à la Court suprême de l’Utah pendant seize ans.  « L’image que ses deux groupes ont d’eux-mêmes est à la fois vraie et fausse ; les deux camps se méprennent ».  Comme beaucoup de personnes résidant en Utah depuis un certain temps, Zimmerman trouve que l’Utah a changé à bien des égards mais pense que les relations entre mormons et non-mormons sont restées plus ou moins les mêmes : « Les transformations que connaît l’Utah sont plutôt dues à son urbanisation qu’à un comportement mormon plus inclusif des mormons ».  Un récent sondage mené pour le Salt Lake Tribune a révélé que 3 habitants de l’Utah sur 5 ressentaient un clivage social, culturel et/ou politique entre les mormons et les non-mormons.  Même l’utilisation courant du terme non-mormon souligne le clivage – personne ne parle des non-catholiques de Boston ou des non-baptistes d’Atlanta.

Les extrêmes se rencontrent.  Jackie Biskupski, législateur d’Utah et membre éminent de la communauté gay locale, raconte que celle-ci s’est faite très visible la « en partie par nécessité.  La communauté ici peut être tellement oppressante que cela a pour ainsi dire rendu nécessaire l’apparition d’une communauté gay et lesbienne importante ».  Ceux qui visitent l’Utah sont fréquemment choqués par la vigueur du sentiment anti-mormon exprimé, souvent très librement, dans les conversations de non-mormons.  « Les gens disent sur les mormons des choses qu’ils n’oseraient pas dire sur les noirs, les hispaniques, les juifs ou autres, » explique Zimmerman.

Si les relations sociales évoluent lentement, l’urbanisation, elle, se développe rapidement.  Quelques 1,7 millions d’individus vivent maintenant dans la région Wasacht Front, une banlieue ininterrompue s’étirant le long de l’autoroute I 15 de Ogden jusqu’à Provo en passant par Salt Lake.  Héritage d’années de croissance incontrôlée, un nuage marron flotte souvent sur la vallée.  Aujourd’hui le consensus autour de cette croissance incontrôlée est remis en question, au sein même de l’état.

A 17 ans Stephen Goldsmith a gagné un concours oratoire au lycée avec un discours intitulé « Pourquoi je veux être un transsexuel noir ».  Il s’agissait d’une provocation.  Goldsmith, qui est juif, se souvient avoir été chahuté presque toutes les semaines sur le retour de l’école à Salt Lake City lorsque c’est copains de classe bifurquaient pour se rendre à l’église mormone du coin et que lui poursuivait son chemin jusqu’à chez lui.  Goldsmith, aujourd’hui âgé de 47 ans est l’urbaniste de la ville, embauché par le nouveau maire controversé, Rocky Anderson, pour revitaliser le centre ville, mettre un frein à la progression des centres commerciaux, et développer les pistes cyclables et les espaces verts.  Mais son programme est encore plus vaste que cela.  « Nous travaillons à un vaste changement culturel », explique Goldsmith également sculpteur et ancien activiste qui possède à son actif d’avoir développé des logements abordables pour les populations les moins privilégiées de Salt Lake avant que le maire ne l’engage pour sa nouvelle mission.  « Notre slogan pour les Jeux Olympiques est ‘La force par la diversité’.  La diversité amène la vitalité ». 

Son patron, Anderson, fut élu en 1999 avec 62% des voix face à un opposant mormon, et les habitants d’Utah vont de surprise en surprise depuis cette date.  Anderson a un perroquet amazonien à nuque jaune dans son bureau dont les cris strident et les hurlements de loup résonnent jusque dans le corridor de la préfecture.  La politique que mène Anderson n’en est pas moins inattendue.  Aujourd’hui âgé de 50 ans et deux fois divorcé, il a quitté l’église mormone à l’âge de 18 ans pour des « raisons théologiques ».  Il fut avocat à la cour pendant 21 ans, avec un passage au Syndicat américain pour les libertés civiles.

Le libéralisme politique d’Anderson fait grincer des dents dans le camp des conservateurs de l’état.  Il se fait le champion du traité de Kyoto sur les émissions de gaz à effets de serre, l’anathème des conservateurs.  Il a bloqué un projet de centre commercial géant à la périphérie de la ville, fait inlassablement campagne pour élargissement du réseau du transit de masse, et a placé des centaines de drapeaux rouges au carrefours des rues pour que les piétons s’en saisissent afin d’être plus facilement repérables par les automobilistes.  Il s’est fait remarqué par son franc parlé lors de son combat – qu’il a d’ailleurs gagné – pour que l’on puisse servir de la bière aux JO.

Si le principal combat d’Anderson est de s’opposer l’establishment républicain conservateur de l’état, il n’a pas pour autant sourd aux appels à davantage de tolérance lancés par les dirigeants de l’église mormone.  « Nous sommes dans une période de transition très importante, a-t-il souligné.  Nous avons aujourd’hui besoin que l’autre camp fasse preuve du même esprit d’ouverture.  Ceux qui appartienne à une minorité peuvent faire preuve d’un sectarisme semblable à celui dont ils disent être victime ».

Au final, l’intrigue nous ramène à l’église mormone.  Il est impossible de savoir quels sont les débats qui se tiennent en son sein, et si les efforts déployés par Hinckley pour plus d’ouverture seront maintenus par son successeur. 

« Il y a en Utah une forte notion de l’intime [la foi mormone] et du visible, dit l’auteur Tempest William.  La vitalité de cet état repose précisément sur la frontière qui sépare les deux – lieu de grandes récompenses, mais également de risques importants ».  C’est précisément en cela que l’intrigue n’est pas encore totalement écrite.  Comme dans tous les films de David Lynch, il y aura encore bien d’étranges rebondissements avant la fin.

NOTES DE BAS DE PAGE

1] Le jeu de mot repose sur le fait que « porter » signifie à la fois « gardien », « concierge » et « bière brune »